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Haïti à la croisée des chemins : prolongation du CPT ou une nouvelle transition sous la pression internationale

Par Jean Wesley Pierre

Alors que l’OEA évoque un nouveau gouvernement de transition pour février 2026, le conseiller-président Fritz Jean, sanctionné par les États-Unis, défend une prolongation de son mandat, exposant les tensions entre légitimité interne, urgence sécuritaire et injonctions de la communauté internationale.

Port-au-Prince – le jeudi 4 décembre 2025 — Une bataille de récits et de calendriers se joue actuellement en Haïti, cristallisant les profondes divisions qui paralysent le pays. D’un côté, le secrétaire général de l’Organisation des États Américains (OEA), Albert Ramdin, en visite dans le pays, a évoqué la mise en place potentielle d’un nouveau gouvernement de transition à partir du 7 février 2026. Cette transition, d’une durée estimée entre six à douze mois, aurait pour mandat impératif de former une structure « efficace » et « crédible » capable de rétablir la sécurité, d’organiser des élections et de gérer l’une des pires crises humanitaires de l’hémisphère.

De l’autre côté, l’actuel pouvoir, incarné par le Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et son conseiller-président Fritz Alphonse Jean, semble rejeter ce scénario. Dans une déclaration faite ce mercredi 3 décembre, M. Jean a affirmé que si le « mandat » du CPT prenait fin théoriquement le 7 février prochain, sa « mission », elle, pourrait s’étendre sur « 10 à 12 autres mois ».

L’argument avancé est celui de la continuité : seul le CPT en place, malgré son bilan largement critiqué, pourrait, selon lui, créer les conditions de sécurité nécessaires pour aboutir à des élections.

La stratégie de la « mission » contre le « mandat »

Le discours de Fritz Jean opère une distinction sémantique et politique cruciale. En opposant le « mandat » (une durée fixe, institutionnelle) à la « mission » (un objectif à remplir, potentiellement élastique), il tente de justifier une prolongation de facto du pouvoir au-delà de la date butoir. Cette rhétorique n’est pas nouvelle dans l’histoire des transitions haïtiennes, souvent marquées par des gouvernements intérimaires qui s’éternisent, invoquant l’instabilité ou des défis techniques pour repousser les échéances démocratiques.

Cependant, cette position se heurte à plusieurs obstacles majeurs :

  1. La défiance nationale : Le CPT est décrit par de nombreux observateurs comme « totalement dysfonctionnel ». Son incapacité à endiguer la violence des gangs, qui contrôlent une grande partie de la capitale, et à améliorer les conditions de vie désastreuses de la population, a considérablement érodé sa crédibilité.
  2. Les sanctions internationales : Fritz Jean lui-même est sous sanctions américaines pour ses « relations présumées avec les gangs ». Ces mesures, qui visaient à provoquer une remise en question et un renouvellement, semblent pour l’instant avoir eu l’effet inverse : un raidissement. L’annonce d’une possible prolongation apparaît comme un défi lancé à la communauté internationale.
  3. Le plaidoyer de l’OEA : La proposition de M. Ramdin vise explicitement à rompre avec l’actuelle configuration, jugée inefficace, pour installer une équipe nouvelle et « crédible ». Elle reflète la perte de patience de certains partenaires internationaux face à l’immobilisme.

Entre amertume, cynisme et appel à la responsabilité

Les réactions à ces développements sont teintées d’une profonde amertume. L’ancien député Deus Dorenneth a lancé sur les réseaux sociaux : « C’est bien malheureux qu’il faut toujours un Blanc pour fixer les règles… », une critique acerbe de la dépendance persistante d’Haïti vis-à-vis de l’ingérence étrangère, mais qui pointe aussi du doigt la carence de leadership interne.

Un internaute renchérit, évoquant les Pères de la nation : « Dessalines et Christophe doivent se retourner dans leurs tombes. Au demeurant, devons-nous reconnaître que nous [sommes] à la base de ces ingérences. » Ce commentaire souligne un sentiment partagé : la responsabilité première de la classe politique haïtienne dans la création du vide qui invite aux « dictats » extérieurs.

La presse locale, quant à elle, fait preuve d’un cynisme résigné. Un éditorialiste ironise sur les conseillers-présidents qui « s’accrochent au pouvoir, pour le bien de la démocratie, naturellement », et s’interroge sur la « stabilité » qui consiste surtout « à ne surtout rien bousculer, surtout pas les fauteuils occupés ».

Une impasse dangereuse

La situation crée une impasse dangereuse. D’un côté, un pouvoir affaibli, décrié, illégitime mais déterminé à se maintenir, invoquant la souveraineté et les contraintes sécuritaires.

De l’autre, une communauté internationale (ou du moins une partie) poussant à un RESET politique, avec le risque d’être perçue comme imposant sa solution.

Au milieu, la population haïtienne, prise en étau entre la terreur des gangs, la misère économique et un processus politique qui semble perpétuellement la décevoir. La question posée par Orwell, cité dans les débats, résonne fortement : « Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place. » Elle pourrait être adaptée au contexte haïtien : si un État ne peut assurer ni la sécurité ni les processus démocratiques fondamentaux, d’autres acteurs, nationaux ou internationaux, tenteront de le faire à sa place.

Les prochaines semaines seront décisives. Elles détermineront si Haïti s’engage dans une nouvelle transition, sous pression externe mais avec un mandat clair, ou si elle entre dans une phase de prolongation contestée du régime actuel, avec le risque accru d’une instabilité prolongée et d’une défiance internationale accrue. Le spectre d’une nouvelle période de vide constitutionnel et d’incertitude plane sur un pays qui ne peut plus se le permettre.

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