Par Jean Wesley Pierre
Le gouvernement acte le décret électoral et présente un plan technique, mais la faisabilité du scrutin dans un contexte d’insécurité extrême interroge.
PORT-AU-PRINCE, Haïti – le 2 décembre 2025 – Le gouvernement de transition haïtien a franchi une étape administrative majeure dans la perspective d’un retour à un ordre constitutionnel. Lors d’une communication officielle « Mardi de la Nation », le secrétaire d’État à la Communication, Monsieur Bendgy Tilias, et le ministre délégué chargé des questions électorales et de révision constitutionnelle, Joseph André Gracien Jean, ont détaillé les avancées concrètes en vue de l’organisation d’élections. Cette annonce intervient dans un climat de scepticisme profond, où la promesse électorale se heurte à la réalité d’un territoire en grande partie contrôlé par des gangs armés.
Le grand « chantier » des élections lancé malgré l’insécurité qui persiste
La position du gouvernement, exposée par M. Tilias, repose sur un postulat : ne pas attendre que la sécurité soit totalement rétablie pour enclencher le processus. « L’organisation des élections est l’un des plus grands chantiers de ce gouvernement, et l’une des conditions sine qua non est la SÉCURITÉ. Cependant, on ne peut attendre l’établissement de la sécurité pour mettre en œuvre les démarches, lancer la machine », a-t-il déclaré.
Cette approche vise à créer un effet d’entraînement et à démontrer une volonté politique, mais elle soulève immédiatement la question de la faisabilité d’un vote libre et sécurisé dans des zones en conflit.
Les outils juridiques et techniques dévoilés
Le cœur de l’annonce réside dans l’adoption, en Conseil des ministres le lundi 1er décembre, d’un décret électoral. Ce texte, selon les autorités, « dictera la bonne marche à suivre » et doit encadrer la collaboration avec le Conseil Électoral Provisoire (CEP), garant de l’indépendance du processus. M. Gracien Jean a insisté sur l’absence souhaitée d’« interférences » entre le gouvernement et le CEP, une précision cruciale pour la crédibilité du scrutin.
Les innovations techniques présentées sont significatives et répondent à des faiblesses critiques des élections passées :
- Mise à jour du registre électoral : Une révision considérée comme essentielle pour la transparence et la légitimité du scrutin.
- Décentralisation du dépouillement : Le décret prévoit la création d’un centre de tabulation par département, connecté en réseau à un centre national. Cet aménagement vise à accélérer la publication des résultats et à éviter les longs délais et opacités du passé, sources de crises.
- Participation de la diaspora : Pour la première fois, un cadre légal éclairci est évoqué pour permettre aux Haïtiens de l’étranger de voter comme « de véritables électeurs », reconnaissant leur rôle dans la vie nationale.
Quand le plan technique se heurte aux défis existentiels
D’un point de vue technique et procédural, les annonces du gouvernement sont cohérentes et s’attaquent à des problèmes structurels bien identifiés. La volonté de clarifier le rôle de chacun (gouvernement pour le cadre légal et logistique, CEP pour l’exécution opérationnelle) est une base nécessaire.
Cependant, l’analyse doit dépasser le cadre administratif pour se confronter à la réalité du terrain. Trois interrogations majeures subsistent :
- Le dilemme de la sécurité face au calendrier électoral : Le gouvernement admet que la sécurité est une condition sine qua non, tout en lançant la machine. Où se situe le point de non-retour ? À quel moment le manque de sécurité contrôlera-t-il définitivement la tenue du vote dans des zones-clés ? La communauté internationale, qui finance et soutient le processus, acceptera-t-elle un scrutin partiel ou boycotté par une large partie de la population par peur ?
- La crédibilité du CEP et l’acceptation des résultats : Le CEP devra opérer dans un environnement hyper-polarisé. Sa capacité à être perçu comme indépendant, et l’acceptation des résultats par tous les acteurs politiques – surtout les perdants – restent l’épreuve décisive de toute transition électorale haïtienne.
- L’écart entre la capitale et les territoires gangrenés : Les formations politiques et les centres de tabulation peuvent être organisés dans des zones sécurisées.
Mais comment enrôler les électeurs, ouvrir des bureaux de vote et assurer la libre circulation des bulletins dans des communes sous la coupe de gangs comme « Viv Ansanm » ? La décentralisation du dépouillement est une bonne idée, mais elle suppose que les urnes puissent physiquement quitter ces zones.
Des avancées nécessaires, mais… insuffisantes
Le gouvernement remplit ainsi sa part du contrat en produisant le cadre légal et en initiant les préparatifs techniques. Cela constitue une avancée politique nécessaire, répondant aux demandes internes et internationales de « voie vers les élections ».
Pourtant, le processus électoral haïtien ne se joue pas seulement dans les décrets et les centres de tabulation. Il se joue dans les rues de Cité Soleil, de Martissant, de Bel-Air, de Solino, de Fort-National, de Mirebalais, de Carrefour-Feuilles, de Bas-Delmas et tant d’autres. La réussite de ce « plus grand chantier » ne dépendra pas des seuls aménagements techniques, mais de la capacité à garantir un espace politique minimal, la sécurité physique des électeurs et des candidats, qui fait aujourd’hui dramatiquement défaut.
La machine est lancée, mais elle risque de se heurter au mur de la violence armée, véritable architecte de l’impasse actuelle. La suite montrera si ce plan est une feuille de route réaliste ou un vœu pieux dans l’attente d’un miracle sécuritaire qui tarde à venir.


