Le 12 janvier 2010 marque, dans la mémoire haïtienne, une césure brutale dans le cours ordinaire de l’existence. À Port-au-Prince, dans la région du Grand Sud, la terre a tremblé et, avec elle, les repères les plus intimes. Depuis lors, l’interprétation glisse volontiers vers des registres qui évitent d’affronter la matérialité d’un événement dont l’ampleur déborde les cadres habituels de compréhension. Les survivants auraient été épargnés par la grâce divine ; les disparus auraient payé une dette obscure, scellée par quelque force maligne. Cette lecture, aussi répandue soit-elle, ne tient ni philosophiquement ni moralement.
Avoir traversé le séisme ne confère aucun statut métaphysique particulier. Être encore là, 16 ans plus tard, ne procède ni d’un privilège céleste ni d’une élection occulte. De même, ceux qui ont effectué ce grand voyage ce jour-là n’ont pas été frappés d’une malédiction. La catastrophe n’a obéi à aucune grammaire morale. Elle n’a distingué ni les vertueux des coupables, ni les croyants des sceptiques. Elle a frappé, aveuglément, comme le font les forces naturelles lorsqu’elles rencontrent des sociétés vulnérables, des villes mal construites, des États fragiles.
Dire « c’est la vie » n’excuse rien, mais permet au moins de sortir des impasses théologiques et des explications paresseuses. Le séisme fut un fait, terrible, massif, inscrit dans une réalité géologique et dans une histoire sociale longue. À partir de là commence une autre interrogation, bien plus exigeante, qui ne regarde ni Dieu ni le Diable, mais les femmes et les hommes encore debout. Car si nous sommes toujours en vie aujourd’hui, ce n’est pas pour demeurer figés dans une posture de survivants perpétuels, ni pour cultiver une identité de rescapés comme un capital symbolique.
𝟭𝟲 𝗮𝗻𝗻𝗲́𝗲𝘀 𝗼𝗻𝘁 𝗽𝗮𝘀𝘀𝗲́. 𝗟𝗲 𝘁𝗲𝗺𝗽𝘀 𝗲𝘀𝘁 𝘀𝘂𝗳𝗳𝗶𝘀𝗮𝗻𝘁 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗱𝗲́𝗽𝗹𝗮𝗰𝗲𝗿 𝗹𝗲 𝗿𝗲𝗴𝗮𝗿𝗱, 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗾𝘂𝗶𝘁𝘁𝗲𝗿 𝗹𝗲 𝗿𝗲𝗴𝗶𝘀𝘁𝗿𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝘀𝗶𝗱𝗲́𝗿𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗲𝘁 𝗲𝗻𝘁𝗿𝗲𝗿 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗰𝗲𝗹𝘂𝗶 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗿𝗲𝘀𝗽𝗼𝗻𝘀𝗮𝗯𝗶𝗹𝗶𝘁𝗲́. 𝗟𝗮 𝘃𝗲́𝗿𝗶𝘁𝗮𝗯𝗹𝗲 𝗾𝘂𝗲𝘀𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗻’𝗲𝘀𝘁 𝗱𝗼𝗻𝗰 𝗽𝗹𝘂𝘀 « 𝗽𝗼𝘂𝗿𝗾𝘂𝗼𝗶 𝗺𝗼𝗶 ? », 𝗺𝗮𝗶𝘀 « 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗾𝘂𝗼𝗶 𝗳𝗮𝗶𝗿𝗲 ? ». 𝗖𝗼𝗺𝗺𝗲 𝘀𝘂𝗿𝘃𝗶𝘃𝗮𝗻𝘁, 𝗾𝘂𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗮 𝗲́𝘁𝗲́, 𝗰𝗲𝘀 𝟭𝟲 𝗱𝗲𝗿𝗻𝗶𝗲̀𝗿𝗲𝘀 𝗮𝗻𝗻𝗲́𝗲𝘀, 𝗺𝗼𝗻 𝘂𝘁𝗶𝗹𝗶𝘁𝗲́ 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗺𝗼𝗻 𝗲𝗻𝘃𝗶𝗿𝗼𝗻𝗻𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁 𝗶𝗺𝗺𝗲́𝗱𝗶𝗮𝘁 ? 𝗣𝗼𝘂𝗿 𝗺𝗼𝗻 𝗽𝗮𝘆𝘀 ? 𝗣𝗼𝘂𝗿 𝗹𝗲 𝗺𝗼𝗻𝗱𝗲 ? 𝗤𝘂’𝗮𝗶-𝗷𝗲 𝗮𝗷𝗼𝘂𝘁𝗲́, 𝗻𝗲 𝘀𝗲𝗿𝗮𝗶𝘁-𝗰𝗲 𝗾𝘂’𝗮̀ 𝗽𝗲𝘁𝗶𝘁𝗲 𝗲́𝗰𝗵𝗲𝗹𝗹𝗲, 𝗮̀ 𝗹𝗮 𝗱𝗲𝗻𝘀𝗶𝘁𝗲́ 𝗵𝘂𝗺𝗮𝗶𝗻𝗲 𝗮𝘂𝘁𝗼𝘂𝗿 𝗱𝗲 𝗺𝗼𝗶 ? 𝗔𝗶-𝗷𝗲 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗶𝗯𝘂𝗲́ 𝗮̀ 𝗿𝗲́𝗽𝗮𝗿𝗲𝗿, 𝗮̀ 𝘁𝗿𝗮𝗻𝘀𝗺𝗲𝘁𝘁𝗿𝗲, 𝗮̀ 𝗼𝗿𝗴𝗮𝗻𝗶𝘀𝗲𝗿, 𝗮̀ 𝗽𝗲𝗻𝘀𝗲𝗿 ?
Aujourd’hui, il faut avoir le courage de se poser ces questions sans complaisance. Suis-je resté un simple élément du décor, témoin passif d’un drame que je convoque chaque année sans jamais en tirer de conséquences concrètes ? Suis-je devenu un prolongement des malheurs engendrés par le séisme, par l’inaction, par le cynisme, par la reproduction des mêmes désordres ? Ou bien suis-je engagé dans un effort continu de construction d’humanité, même discret, même imparfait, mais réel ?
Le 12 janvier ne saurait être un autel de lamentations éternelles. Il devrait fonctionner comme un miroir, parfois inconfortable, tendu à chaque conscience. Ni Dieu ni le Diable n’y répondent à notre place. Ce sont nos choix, nos silences, nos engagements, notre rapport au bien commun qui donnent un sens, ou non, au fait d’être encore là. Survivre n’a jamais constitué une réponse. Agir, penser, transmettre : voilà ce qui, 16 ans après, mérite examen.
Pennsylvanie, 12 janvier 2026


