Par Jean Wesley Pierre
Quatre ans et huit mois après la nuit tragique du 7 juillet 2021, Martine Moïse a enfin pu prendre la parole devant un tribunal. L’épouse de l’ancien président élu de la première république noir indépendante, assassiné à son domicile, a livré un témoignage bouleversant ce mardi 10 mars 2026 devant la cour fédérale de Miami, où quatre hommes sont jugés pour leur implication présumée dans ce crime d’État qui a plongé Haïti dans une crise profonde.
Dès son entrée à la barre, l’ancienne Première dame a craqué.
« Je suis Martine Moïse, je suis l’épouse de Jovenel Moïse qui a été assassiné chez nous. Je suis la Première Dame d’Haïti. S’il vous plaît, pardonnez-moi si je pleure, j’attends justice depuis plus de quatre ans. », a-t-elle déclaré.
Des mots simples, chargés d’une douleur palpable, qui ont saisi la salle d’audience. Le jury, composé de douze personnes, a dû suspendre l’audience plus tôt que prévu face à l’émotion de la témoin.
Le récit d’une nuit d’horreur
Martine Moïse a ensuite raconté, dans le détail, la nuit où son mari a été arraché à la vie par les malfrats. Peu après une heure du matin, le couple est réveillé par des tirs nourris à l’extérieur de leur résidence de Pèlerin, sur les hauteurs de Pétion-Ville. Terrorisée, elle raconte avoir rampé sur le sol pour rejoindre la chambre de leurs enfants, avant de retourner auprès du président.
« J’avais très peur. J’étais en état de choc à cause de tous ces coups de feu. » a-t-elle confié.
Dans leur chambre parentale, Jovenel Moïse lui conseille de se cacher derrière le lit pour éviter les balles perdues. Elle tente de se glisser dessous, mais l’espace est trop étroit.
« J’ai mis ma tête et mes épaules sous une partie du lit pendant que j’étais allongée par terre », a-t-elle décrit.
Selon son témoignage, le président a alors contacté plusieurs responsables de la sécurité : Dimitri Hérard, chef de la sécurité présidentielle, Jean Laguel Civil, haut responsable sécuritaire, et Léon Charles, alors directeur général de la Police nationale d’Haïti. Des appels restés sans effet face à l’assaut qui se préparait.
« Quand j’ai regardé dans ses yeux, j’ai vu la même peur », a-t-elle ajouté, décrivant un instant d’humanité tragique au milieu du chaos.
Son témoignage doit se poursuivre ce mercredi, notamment sur les circonstances dans lesquelles elle a été blessée au bras et au coude par les assaillants, un commando composé d’anciens militaires colombiens recrutés par une société de sécurité basée à Doral, en Floride.
Quatre accusés dans le box
Les prévenus, Arcángel Pretel Ortiz (53 ans, Colombien), Antonio Intriago (62 ans, Vénézuélien-Américain), James Solages (40 ans, Haïtien-Américain) et Walter Veintemilla (57 ans, Équatorien-Américain), sont poursuivis pour complot visant à enlever ou assassiner le président haïtien. Tous sont détenus depuis leur arrestation au centre fédéral de Miami.
Le procureur fédéral Sean McLaughlin a dressé un réquisitoire accablant : selon l’accusation, les quatre hommes ont conspiré avec d’autres personnes pour planifier, financer et exécuter l’opération lors de réunions tenues en Floride du Sud et en Haïti.
Leur objectif ? Destituer Jovenel Moïse, un président élu de la république, pour le remplacer par un candidat politique qui aurait engagé la société de sécurité d’Intriago pour de futurs contrats gouvernementaux.
« Il a été brutalement abattu à bout portant par une équipe de mercenaires colombiens », a déclaré McLaughlin, dénonçant « l’avidité, l’arrogance et la soif de pouvoir » des accusés.
De leur côté, les avocats de la défense plaident l’innocence de leurs clients, qu’ils présentent comme des boucs émissaires.
Selon eux, le président était déjà mort lorsque les Colombiens sont arrivés, et leur mission initiale était simplement de l’arrêter. Ils pointent du doigt l’ancien haut responsable haïtien Joseph Félix Badio et plusieurs officiers de la Police nationale comme véritables architectes de l’assaut.
Un dossier à plusieurs tiroirs
À ce jour, cinq personnes ont plaidé coupable et ont été condamnées à la prison à vie aux États-Unis, tandis qu’une sixième a écopé de neuf ans pour avoir fourni des gilets pare-balles. Au total, onze personnes sont poursuivies sur le sol américain, et vingt autres, dont dix-sept Colombiens et trois responsables haïtiens, attendent d’être jugées en Haïti, où aucune condamnation n’a encore été prononcée.
Le témoignage de Martine Moïse, qui se poursuit ce mercredi, pourrait être déterminant pour la suite des débats. Au-delà des quatre accusés dans le box, c’est toute la mécanique complexe d’un assassinat d’État qui cherche à être démontée, entre ramifications internationales, intérêts économiques et zones d’ombre politiques.
Pour la veuve du président, ce procès représente un espoir, mais aussi un rappel douloureux :
« J’attends justice depuis plus de quatre ans. »
Une attente partagée par tout un peuple, dont le chemin vers la vérité semble encore semé d’embûches.
Jean Wesley Pierre / Le Relief


