jeudi, mars 19, 2026
6.7 C
Londres
Accueil Blog Page 90

Haïti : “Nou Kapab”, un incubateur pour former les jeunes filles au leadership citoyen

0

Face à un contexte national marqué par l’instabilité, la déscolarisation et la marginalisation des jeunes filles, le Comité d’action politique Fòk Yo La mise sur l’espoir et la formation. Son initiative, l’Incubateur Nou Kapab, se donne pour mission de renforcer le leadership et la participation civique des adolescentes haïtiennes à travers un programme de formation citoyenne et communautaire.

Pensé comme une réponse au faible taux de participation politique des femmes haïtiennes, ce programme intervient dans un pays majoritairement jeune, où la participation des jeunes à la vie publique reste faible — et celle des jeunes filles encore plus marginale.
C’est pour cette raison que le comité a mis en place l’incubateur Nou Kapab : afin d’inculquer dès l’adolescence des valeurs de citoyenneté, d’engagement et de responsabilité. L’objectif est de préparer ces jeunes filles à devenir des actrices actives du changement au sein de leur communauté et du pays.

Former une nouvelle génération de leaders féminines

L’objectif du programme est clair : former une nouvelle génération de jeunes filles leaders, capables de concevoir et de défendre des initiatives citoyennes. Pour y parvenir, Nou Kapab mise sur une pédagogie participative qui combine ateliers de formation, échanges d’expériences et mise en œuvre de projets communautaires.

Les participantes sont formées autour de plusieurs axes : leadership, communication, gestion de projet, égalité de genre et plaidoyer. L’idée est de leur permettre d’acquérir des compétences pratiques tout en développant leur sens de la solidarité, de la responsabilité et de l’engagement collectif.

« L’incubateur m’a donné la confiance pour lancer mon projet. Je sais maintenant que ma voix compte », témoigne Esaica Altéma, 16 ans.
Pour May Lexpennecia Pierre, 15 ans, cette expérience a transformé sa perception de son rôle dans la société : « Nou Kapab a changé ma manière de voir mon rôle dans ma communauté. »

Des ateliers à l’action sur le terrain

Au-delà de la théorie, les jeunes filles sont encouragées à concevoir et mettre en œuvre des mini-projets citoyens dans leurs quartiers ou leurs écoles. Ces initiatives leur permettent de s’impliquer concrètement dans la vie locale et de mesurer l’impact de leur engagement.

« Mwen aprann anpil bagay, epi mwen menm tou gen anpil travay ki fèt nan mwen », confie Judeline Pierre, 17 ans, évoquant la transformation personnelle vécue au fil du programme.
« Mwen te aprann ke nou dwe gen solidarite ak tèt ansanm », ajoute Friztna Neptune, 16 ans, soulignant l’importance du travail collectif.

Créer un réseau de jeunes filles engagées

Au-delà de la formation individuelle, l’incubateur ambitionne de bâtir un réseau de Clubs Nou Kapab à travers les écoles et les communautés locales. Ces clubs deviendront des espaces de continuité, de mentorat et de mobilisation citoyenne entre jeunes leaders et femmes d’expérience.

Pour Abigail MJ Pierre-Louis, 15 ans, cette dynamique a déjà porté ses fruits :
« Grâce au programme, j’ai acquis les outils pour mobiliser d’autres jeunes autour de moi. »

Un pari sur l’avenir et la solidarité féminine

Avec Nou Kapab, le Comité Fòk Yo La entend contribuer à une société plus équitable où les jeunes filles sont non seulement formées, mais aussi reconnues comme actrices du changement.
Le programme promeut ainsi une vision d’un leadership féminin collaboratif, où chaque voix compte et où la solidarité devient un levier d’émancipation.

Dans un pays où les défis économiques et sociaux pèsent lourdement sur la jeunesse, Nou Kapab incarne une réponse audacieuse : donner aux filles les moyens de croire en elles, d’agir et de construire, pas à pas, un avenir meilleur.

Par Gesly Sinvilier

«Il n’est pas possible de réaliser une élection avant le 7 février 2026 », selon l’ex PM Claude Joseph

0

Depuis après la sortie du chargé d’affaires américain en Haïti Henry H. Wooster le weekend écoulé, les débats autour de la réalisation des élections dans le pays et le départ du conseil s’agitent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Dans sa déclaration, le diplomate a fait injonction aux autorités haïtiennes de mettre en branle la machine électorale.

Responsable de parti politique, l’ancien chef de gouvernement, Claude Joseph estime qu’il est impossible de réaliser des élections en 2025.

Intervenant à l’émission Impasse sur SCOOP FM, M Joseph a déclaré que la priorité de l’heure ne devrait pas être des élections. D’après lui, le cap doit être mis sur la sécurité. Il considère que l’amélioration des conditions sécuritaires comme la principale condition pour tout processus électoral réussi.

« Aujourd’hui, un citoyen ne peut pas aller de Port-au-Prince à Fontamara, ni de Carrefour à Léogâne sans risquer sa vie », a-t-il déploré. Pour lui, « la sécurité des populations doit être la priorité absolue avant d’envisager des élections ou un référendum ». Il reconnaît, toutefois, le rôle que peut jouer la force de répression des gangs. Il met en garde, cependant, contre toute lenteur bureaucratique. «Il faut entre trois et six mois avant que la présence des éléments de cette force soit effective. Ce qui rend improbable toute élection avant 2026 ».

Vers l’adoption d’un plan politique concerté

L’ancien chef de la Primature haïtienne constate que le conseil présidentiel de transition n’a pas rempli sa mission principale comme le prévoit l’accord du 3 Avril 2024. Selon lui, « le CPT a échoué sur toute la ligne », incapable de répondre aux aspirations du peuple haïtien ni de préparer les conditions nécessaires à la tenue des élections.

L’ancien Premier ministre considère cet échec comme « un constat clair et indiscutable », appelant à « un sursaut républicain » et à « une réorganisation nationale », impliquant les acteurs politiques et la société civile.

Pour le leader du parti EDE, le moment n’est plus à la division, mais à la concertation. « Il faut s’organiser avec les signataires de l’accord du 3 avril 2024, nos partenaires et nos alliés pour définir une formule pour remplacer le CPT », a-t-il insisté. Tout en prônant la mise en place d’un gouvernement de consensus, « Nous devons choisir des gens honnêtes, capables de ne pas utiliser l’appareil d’État pour favoriser un groupe contre un autre », a-t-il ajouté, tout en rejetant l’idée d’un transfert de pouvoir direct vers la Cour de cassation.

Enfin Claude Joseph appelle à un « départ ordonné » du Conseil présidentiel de transition, afin d’éviter une nouvelle crise politique. Selon l’ex-chef du gouvernement seule une démarche concertée, transparente et inclusive pourra sortir Haïti de « l’instabilité chronique » dans laquelle elle est plongée.

Gedeon Delva

PREFACE « L’histoire n’existe pas ; il n’y a que la biographie. »                                                                 (Emerson)

Par Pierre Raymond DUMAS

 » Malheur aux peuples qui croient savoir ce qu’ils veulent, quand ils ne font que vouloir ! Vouloir est la chose du monde la plus aisée. « 
                                                    (Karl Marx)
« Tout intérêt manifesté par autrui à notre égard est d’une indélicatesse sans égale »
(Fernand Pessoa).
Qui s’intéresse aujourd’hui à Edmond Paul (1837-1893) ? Mais pourquoi Edmond Paul ? Maintenant, pourquoi s’intéresser à Edmond Paul ? Au vrai, pour la majorité de nos concitoyens. Ce visionaire n’est aujourd’hui qu’un nom. Mais pour oublier qu’il fût. Ce modèle de patriote exceptionnel restait l’une des grandes figures, l’un des grands témoins – parce qu’il en avait été l’un des grands acteurs – de notre passé tumultueux, de notre Histoire. Quant à ce qui va suivre, on ne l’imagine pas sans impatience. Sa biographie illustre l’état de la vie politique d’Haïti, miné depuis sa naissance, en 2004, par les assassinats, les révolutions de palais et l’exil des dirigeants, les luttes sanglantes entre oligarchies rivales, les crises socio-écomiques et le jeu troubles des ingérences étrangères. Son histoire valait la peine d’être racontée aujourd’hui. On le connaît surtout pour Les causes de nos malheurs. Un siècle et trente et un années après son décès, qu-a-t-il encore à nous apprend cet économiste aussi passionné que pionnier ?
Peu de livres ont été aussi souvent cités aussi peu lus que ‘’Les Causes de nos malheurs’’ d’Edmond Paul[1]. Mieux peu d’auteurs ont été aussi souvent cités et aussi peu lus qu’Edmond Paul. Et pourtant, il reste mal connu. Trop souvent donc, on le résume à quelques citations émoussées. Cette habitude de le citer sans l’avoir lu donne le goût, en allant un peu plus profond de rechercher les ressorts, à la fois cognitifs et historiques, qui ont permis que se diffuse de la sorte la pensée, même d’une façon si factice. Il est des œuvres précédées d’une telle réputation que l’on savoure satisfait on en croyant les connaître déjà. Il n’y a d’ailleurs jamais eu de monographie sur lui. On ne connaissait de lui que cet ouvrage polémique (Les causes de nos malheurs) suscité et quelques harangues anti-salomonistes ou légendes reprises de génération en génération. Les commentaires sur l’ensemble de son œuvre parue en volume élargissant considérablement cette palette[2]. Tous vont chercher dans Edmond Paul quelques citations inspirées et frappantes, et tous passent sous silence la richesse de sa pensée manifestant aussi la pénible impuissance ce qui caractérise notre intelligentsia dans la recherche d’un renouveau de la pensée, de la pratique et de l’action depuis plus d’un siècle. Mérite-t-il l’isolement dans lequel on le tient ? Pas si sûr. Mais voilà, au moment où les massacres frappent à nos portes et où l’avenir du pays en plein bouleversement est remis en question par le banditisme, revisiter le courage, le patriotisme et la volonté de changement, prend tout sens avec Edmond Paul.
Presque toutes les appropriations passées ou contemporaines d’Edmond Paul sont prises dans des cercles clos d’intellectuels ou d’apprentis politiciens marginaux. Timidement, il a servi de drapeau pour une pensée libérale du statu quo et du réformisme petit-bourgeois.[3]  Mi-médium, mi-prédicateur, il a été médité et employé à la fois contre le despotisme autocratique, figé par l’absence d’alternance et dans les réflexions cycliques sur la démocratie. En outre, on le crédite volontiers d’un culte du droit qui paraît conforme aux exigences farouches incarnées aujourd’hui, par l’idéologie des Droits de l’homme.[4] Depuis Edmond Paul qui inspire, la modernisation sociétale par le biais de l’industrialisation est une idée neuve en Haïti. Un siècle et plus n’a pas altéré son aura. On la désire toujours. Son apport à l’historiographie haïtienne restera essentiellement celui d’une certaine qualité d’interrogation sur les problèmes économiques, sociaux et politiques.
Il faut dire et répéter que peu d‘écrivains politiques haïtiens ont une réputation morale aussi forte qu’Edmond Paul, fait assez rare pour être souligné. Un destin d’homme d’une intégrité rare, en prime une conduite de vie exempte de compromissions ou de lâchetés, et pas une larme de trop. Pugnace et engaggé sur la forme, fier et irréductible sur le fond, il attira tous les regards mêmes les plus implacables. Ainsi, aux yeux de Duraciné Vaval[5], Edmond Paul est un piètre écrivain : « Edmond Paul ne sait pas écrire, soit ! Ses phrases sont mal agencées. Mais il ne se sert ni de la plume ni de la parole pour briller. Il produit au jour sa pensée sans se soucier de la forme, persuadé que ses opinions exprimées telles quelles auront assez de justesse pour faire leur chemin. Pour lui, il vaut mieux que l’idée se revête d’une étoffe grossière que du fard et des ajustements de la courtisane. Il s’agit, d’après sa conception des choses, d’enseigner le bien à notre démocratie et d’en obtenir le progrès continue dans la légalité et l’ordre. Qu’on en juge par son discours : il faut toujours envisager la chose et son contraire.
« Sa vertu civique le rendait contemporain du passé plutôt que de sa propre génération qui, déjà, avait pris pour devise : ‘‘Jouir !’’ ‘‘Ses livres viennent comme en réaction de son temps. L’état économique et financier du pays, la misère des foules, les moyens d’améliorer les masses par le travail et l’éducation industrielle, le salut de notre société haïtienne, voilà ce qui constitue la matière de ses nombreuses brochures. »
Pourquoi ne pas aller voir de plus près ? Il suffit en effet de se pencher avec un peu d’intelligence sur son œuvre et son itinéraire pour voir plus clair. Ces lignes discutables de Duracine Vaval appellent, en passant, deux remarques. D’abord, c’est ce qu’on pourrait appeler, sans trop de difficulté, des propos à l’emporte-pièces. Il y a peu d’hommes politiques, d’auteurs politiques haïtiens sur lesquels on ait dit tant d’énormités que sur Edmond Paul qui a si cuellement manqué de reconnaissance et de rayonnement à certains égards. Comment l’œuvre d’Edmond Paul qui iétait une légende de son vivant entre-t-elle en résonance avec l’Haïti d’aujourd’hui ? Qu’est-ce qui fait d’Edmond Paul une légende ? La vision du libéralisme politique en particulier qu’il eut, en face et à côté du despotisme et du conservatisme, ne peut pas se comprendre sans qu’on l’enracine dans l’incandescence de son temps, comme dans cette Haïti qu’il a beaucoup aimée et dont il s’est acharné à affirmer la spécificité parmi les autres nations, y compris dans la lutte radicale et les relations internationales. Or plus nous mettons en relief le passé et ce qui reste le plus au présent et mieux nous nous approchons du futur. La quête identitaire va, en conséquence, se faire une place de choix dans sa réflexion. Cessons d’affadir le cas par son aplomb, sa générosité, sa vivacité, son esprit de perspective, entre autres caractères, Edmond Paul ne pouvait que déconcerter le critique Duraciné Vaval. De toutes les historiens de la littérature nationale, Duraciné Vaval, sans aucun doute, est le plus allergique à Edmond Paul, c’est-à-dire le moins tendre. Sentencieux, provocateur, d’une effroyable méchanceté, il n’y va pas de main morte pour grossir, déformer et déboulonner la statue de son sujet d’étude.
A rigoureusement parler, il serait trompeur de présenter Edmond Paul, né dans un milieu très poreux à l’influence française, comme un écrivain et un homme de lettres. Pour décrire correctement l’ensemble de son œuvre, et le placer lui-même comme un auteur d’ouvrages à caractère politique et économique, il faudrait noter ceci : son style était efficace, mais il servait à illustrer et à défendre des idées ; il était un auteur dont la maîtrise de la langue française était indéniable, mais sa principale ambition littéraire était d’exprimer ses idées dans un langage bourré de mots recherchés et de ces figures de style dont rêverait aujourd’hui les plus guindés des essayistes. Convaincant, vif, plein de bruits et de fureurs, de désirs et d’inquiétudes, il lut beaucoup d’auteurs de littérature mais il n’était pas un littéraire. Justement, Edmond Paul, curieux de tout, a lu pas mal de livres, comme ci comme ça, vite.
On doit reconnaître en lui une figure de l’écrivain – enfin ? – combattive. Cette rhétorique, je voudrais dire ce qu’elle crée, au fond, de tout à fait exceptionnel : une présence. Bien sûr, une présence qui cherche à s’abolir dans une visée démonstrative du discours, ligne après ligne, 7citations après citations, et il n’y a pas en ce sens de discours plus purement dissuasif que celui d’Edmond Paul, indissociable du concept de développement endogène ou autocentré. Et, comme un boa, il avalait en quantité excessive pour mieux élaborer une synthèse, pour mieux la cristalliser à sa propre mouvance. Les modes d’écriture qu’il a choisis ont toujours été d’une parfaite efficacité, d’une parfaite éloquence. Percutants. Fragmentaires. Dialogués. Riches d’images guerrières, ses montages peuvent être d’une subtilité théâtrale, ses développements d’une rigidité recherchée, sa phrase restera expressive, prenante et cherchera sa force séductrice dans les formes éprouvées de la discussion et de la polémique, en ayant recours aux procédés de citation, d’inventaire, d’énumération. Y’a-t-il là une des limites de l’œuvre ? C’est l’idée même que Edmond Paul se faisait de l’activité d’écriture qui est ici en cause. L’accumulation des citations et des références. Le goût de l’outrance faite à usage intensif devient principe opérationnel, esthétique même. Prolifique et kalédoscopique, l’œuvre ne se replie donc pas sur elle-même et les idéaux de son auteur. Elle respire l’insolence didactique, s’éclaire d’un goût irrépressible pour le progrès. Puisqu’il mena le combat avec des arguments, des idées, ses textes, qui aidèrent tant de gens à voir clair en eux-mêmes et dans le monde, ont, à plusieurs égards, gardé leur sens, leur pouvoir de fascination, leur jeunesse. Edmond Paul appartient à la pathétique cohorte des auteurs qui ne regardent pas l’écriture comme une fin en soi. Edmond Paul, qui n’écrit pas d’affilée – si l’on peut dire –, mais faire écrire les autres sous sa propre plume : c’est vrai qu’il passe le plus clair de son temps d’écriture à mettre en scène les citations des autres.
Inspiré par une éthique du renouveau plutôt qu’une politique des conventions, il lui a manqué fort peu pour qu’il soit un sublime stratège politique. Et c’est mieux comme ça. Edmond Paul n’a jamais endossé l’uniforme de l’homme de lettres, ni discouru passionnément sur les affres de la création.[6]De manière sensible et puissante, il avait une forte personnalité mais avait un cœur en or. Privilégiant la loi du savoir à celle des contingences, il était têtu, mais ouvert. Bien qu’appartenant à la haute société, il témoignait d’une grande compassion envers les démunis dont il se passionne, et qui restera une source d’inpisration sa vie durant, et tout un passé ressurgit pour raconter en filigrane une histoire tragique : celle de nos errances et de nos turpitudes.
Ensuite : regardé et vilipendé de son temps comme un adversaire politique dangereux, Edmond Paul n’eut pas droit à d’avantage d’aménité de la part des historiens et idéologues progressistes eux-mêmes. Pour lui, le régime parlementaire basé sur deux chambres, le système libéral n’était pas seulement un mode de gouvernement, de gestion des affaires publiques, mais encore un certain type de société incompris et déjugé, Edmond Paul apparaît aujourd’hui comme un pôle de rectitude et d’exigence. Sa méthode discursive, c’est-à-dire la foi inébranlable en la modernisation du pays, consiste à promouvoir une république parlementaire plus juste et à creuser ce sillon avec ardeur sans cesse et en toutes circonstances.
Au fond, le XXe siècle s’est conduit jusqu’ici beaucoup plus mal avec Edmond Paul que le XIXe siècle. Considéré comme un moment de déclin, l’Epoque des Baïonnettes est plus complexe qu’il n’y paraît. C’est au XXe qu’on l’a mis au rencart. Maltraité par la vie publique, cet ardent chef de parti le fut aussi par la postérité. Chez nous, tout en cheminant « à saut et à gambades », comme disait Montaigne, il n’a pas vraiment été « recadré » en dehors de l’intérêt de quelques chroniqueurs et hommes politiques. Peut-être est-il si mêlé à la culture politique anglo-saxonne qu’il nous est difficile, pour nous Haïtiens, de le voir avec un œil neuf. Et il est possible que les recherches actuelles révèlent plus clairement les fondements et la pertinence de sa pensée. Une féérie kaléidoscopique.
Mais d’abord, comment expliquer le nœud de paradoxes que constitue son personnage ? Son statut se situe à une altitude élevée, celles des rapports entre la morale et la politique, entre l’action et l’ambition, entre les convictions et les passions. Voilà l’un des hommes politiques les plus prestigieux du XIXe siècle haïtien, si attentif à ce qui caractérise l’humain en propre et donc à tout ce qui le pousse vers les sommets ou vers l’abîme. Or il n’a presque pas gouverné. Mal préparé aux compromis de la durée, condamné à la romance des argumentaires pédagogiques, respecté et réjeté à la fois par les politiciens et dirigeants dont la quasi-totalité n’avait aucune idée de l’économie parce qu’il est le contraire d’un politicard. C’est probablement la moralité d’Edmond Paul – remarquez que je n’ai pas dit le moralisme – qui agacera le plus les hommes politiques de maintenant. L’opportunisme, l’aveuglement, les ambitions, la malice des protagonistes de « ces temps de désarroi[7] », une flopée de portraits psychologiques, politiques[8], la description du contenu de ses livres, l’analyse des stratégies de prise de pouvoir des uns et des autres mettent au jour la personnalité de cet homme hors du commun, submergé par les méandres de la lutte politique.Au XIXe siècle, Haïti était aussi dangereux que scandaleux.
« Edmond Paul, une vie politique, une œuvre économique qui aide à préciser le cheminement de sa réflexion confirme la résurrection d’un homme de réflexion enterré par l’historiographie haïtienne – il fut sans aucun doute un des très grands esprits de son temps. Une vie au service de la politique et du pays. De cette sortie du tombeau, il y a des signes moins impalpables : même si, à une biographie exhaustive, on a préféré un cheminement à travers les actions politiques et l’œuvre d’Edmond Paul qui est une figure centrale de l’historiographie haïtienne, une exploration minutieuse des événements et des textes menée, certes, selon la chronologie, mais qui aboutit à faire moins une biographie événementielle qu’une sorte de portrait fragmentaire, multiple, toujours recommencé de cet esprit percutant. Une légende où les circonstances folles et heureuses s’agencent en destin ? On a là une vie, une œuvre, une époque. C’est le contraire d’une biographie à l’américaine, c’est-à-dire une musique imagée, mélodramatique et passionnée. Il ne s’agit pas de ramasser des miettes ou d’enjoliver un souvenir. Il s’agit de revisiter une vie dans l’exactitude que la lucidité seule sait rendre contagieuse. Toute biographie, dit-on, est autobiographique.  « Il n’y a de philosophie qu’autobiographie », affirmait la philosophe hongroise Agnes Heller. Peut-être, ici. Nostalgiques comme jamais, les Haïtiens ne sont pas coutumiers des biographies. Dans la mince étoffe infiniment ravaudée et terne de la biographie à l’haïtienne (mais il n’y a pas que le Ducasse Hyppolite de Frédéric Marcelin et le Mérisier Jeannis d’Alain Turnier qui soient vraiment des biographies fulgurantes), peut-on encore tailler des patrons originaux. Ces deux biographies d’une grande richesse tout en étant d’une grande simplicité sont des livres profondément émouvants. Le raccourci bio-bibliographique a ses charmes mais aussi ses risques. A commencer par celui de prêter le flanc au laconisme. La principale inquiétude qui nous taraude ici, est donc de savoir si j’y ai re-dit tout ce qu’Edmond Paul avait déjà dit. C’est pourquoi l’on fait passer, à la différence des biographies où l’histoire est considérée comme le séduisant arrière-plan de la vie d’un être hors du commun, la flamme d’une époque à travers le prisme d’une personnalité de premier ordre de telle sorte que le résultat offre les diverses facettes d’une vie et d’une œuvre. Ce gros livre de près de 500 pages est ainsi fait, à la manière anglo-saxonne, fourmillant de notations et de réflexions diverses qui composent bien plus que la vie d’un homme, celle d’un pays qui ressemble à un champ de bataille.
La jeunesse, les passions « tristes », de l’œuvre d’un écrivain politique et d’un auteur économique, le diagnostic d’une vie d’homme d’Etat, qui pourrait se vanter d’en prendre une vue complète, panoramique ? La prétention à la globalité de l’existence nous paraît folle chimère. Les découpages par périodes de fièvre électorale ou d’agitation politique, par touches bio-psychologiques et par résumés bibliographiques soulignent les limites et les travers d’une biographie strictement historique et idéologique. La tentative est donc sérieuse. Bref, ce qui m’intéresse ici, c’est la continuité d’une pensée et la discontinuité d’une époque, où l’on verra que la vie d’Edmond Paul était loin de ressembler à un conte de fées. Cette pensée a prospéré, non sans d’ailleurs des moments d’éclipse, parmi des publics divers et au gré des tempêtes générationnelles. La lecture n’en est que plus fiévreuse, plus instructive. Cela dit, cette monographie n’est pas exactement une biographie puisque je me méfie des interprétations abusives des enquêtes psychologisantes et de la synthèse épurée des biographies classiques : les informations sur les activités politiques d’Edmond Paul se succèdent aux commentaires de ses livres. Derrière l’expérience vécue, l’œuvre est là ! Paul est, en tout. Trop entier pour se laisser enfermer dans des jugements critiques ou complaisants, afin de ne pas tourner en rond, il pulvérise l’inimitié ancestrale et la passion contemplative. Petitesses et aujourd’hui certitudes, guerre d’égos et violence, sa philosophie emporte tout. A la dernière page de ce travail, description serrée et lucide d’un destin exceptionnel, ou se demande encore : « Qui était Edmond Paul ». Vivifiante et farouche question.
Les vertus du raccourci et de l’exposé analytique font que l’articulation du programme thématique de l’auteur apparaît mieux aux yeux des générations actuelles : il y a là un progrès cumulatif dû à l’échéance renouvelée de relectures interprétatives. Le meilleur Edmond Paul, l’inspirateur idéologique du parlementarisme et de la rigueur monétaire, le chantre du civisme intégral et de la probité administrative, c’est dans les pages intitulées « Haïti au soleil de 1880 », « Les Causes de nos malheurs », « Oeuvres posthumes » qu’on le retrouve. En 1876, alors en exil, il consacra à la question fiscale un de ses plus remarquables ouvrages paru à la Jamaïque, sous le titre : « De l’impôt sur les cafés et des lois du commerce intérieur ». Mal à l’aise dans son temps, et souvent mal compris par ses contemporains, Edmond Paul trouve dans la production intellectuelle un refuge où, par-delà le monde réel, son talant de penseur put donner toute sa mesure. Pourtant, sa conception de l’économie est l’expression des préoccupations de son époque. Epousant le rationalisme optimiste du siècle des Lumières, il s’attache, comme les meilleurs de ses contemporains, à propager les idées de progrès techniques et de programmation de l’économie. Cette exigence de rigueur lui parut être essentielle à tout programme de gouvernement sérieux. Le développement économique national doit être dopé par de profondes réformes, agricoles et financières, entre autres, pour se libérer de l’emprise du statu quo. Théorisant le développement auto-centré, qui est l’objet et le fil rouge de tous ses engagements et de tous ses écrits, il souhaite un changement de paradique, estimant que la Révolution de 1804 n’a pas achevé son travail. Pour lui, la question du progrès national est celle même de la raison d’être du pays. Il faut ajouter que les débats politiques, à une époque où l’on assiste dans la confusion et la violence à un rapprochement entre la politique et l’économie, furent pour lui un puissant et aussi, malheureusement, dramatique. Stimulant.  Les principaux axes de son œuvre, capable de faire du pays un ‘‘corps sans tête’’, concerne le statut de la politique et celui de l’économie – pas seulement l’économie publique -, les relations des pouvoirs et des groupes tant nationaux qu’internationaux, le poids des idées. Presque tous les domaines, à l’intérieur de l’économie, sont donc abordés, de l’industrie à la gestion financière en passant par la crise monétaire, la question bancaire, l’épargne, la fiscalité, etc. Certains sont de première importance, en particulier ceux qui concernent le papier-monnaie, la fiscalité et l’industrie pour prendre trois domaines très différents mais indissociables, on ne doit pas s’y tromper, néanmoins. Permettez-moi d’abord de revenir sur l’affirmation selon laquelle la notion de l’histoire économique serait, en ce qui concerne Haïti, floue. Il est vrai que le mot d’économie lui-même véhicule quelques concepts ronflants. Voilà ce qu’on ne lui enlèvera pas et à quoi ses contempteurs, sont obligés eux-mêmes de souscrire. Son œuvre s’émiette dans l’économie, la politique, l’histoire, la morale ; elle infuse dans le temps et le présent. Edmond Paul, connecté aux enjeux de notre temps, serait davantage aujourd’hui un lyrique désabusé qui avait le désespoir élégant et l’angoisse chevillée au corps, un moraliste idéaliste et persifleur, un économiste libéral, un progressiste surtout au regard généreux et aux réflexions mobilisatrices, c’est-à-dire conquérantes.
La vie d’Edmond Paul sent l’encre, le sang et la chaleur. On se garde de l’hagiographie, genre inefficace en matière de débats d’idées et qui porte surtout aux chatteries ou autres ravissements soporifiques. Il y a longtemps qu’Edmond Paul occupe une place enviable dans l’histoire politique du pays bien que la recherche historique soit inexistante à cet égard et l’intelligentsia se soit fort éloignée de l’étude des éléments politiques et économiques de son œuvre qui pourtant comptent finalement autant que son image fluctuante pour assurer la pérennité d’une vie exemplaire. Pour cela même, reconnu, désigné comme le doctrinaire libéral qui a exercé sur le XIXe siècle l’influence la plus féconde, aimé par plusieurs générations sans qui Haïti ne serait pas un pays à velléité démocratique – aussi : les Anténor Firmin et les Hannibal Price, les Seymour Pradel et les Auguste Magloire, les Jean Price-Mars et les François Dalencour. L’image d’Edmond Paul se tient au seuil d’un temps nouveau. Et sur ce seuil se sont au fond tenus tous ceux qui ont défendu les causes du parlementarisme, ils ont perçu leur espérance d’abord comme un défi et un acte patriotique.
Lecteur passionné de John Stuart Mill, d’Adam Smith et de Jean-Baptiste Say, il a, de plus, dévoré Jean-Gustave Courcelle Seneuil, Henri Baudrillart, François Quesnay, Thomas Malthus. La formation d’Edmond paul tenait surtout à ce qu’il était, tout à la fois, un homme politique qui connaissait les sciences appelées « froides » et un économiste qui évoluait avec minutie dans les humanités. La passion pour les études est une autre de ses marottes. Michel Chevalier, son tuteur attitré, est aussi son maître. Charriant une culture qui ne cesse d’impressionner que pour instruire, grâce à un découpage faisant alternant citations fleuves et thèses personnelles, visions et déceptions.
« Edmond Paul : une Vie politique, une Oeuvre économique », à la fois histoire politique, bibliographie critique, cahier de croquis, recueil de portraits non anecdotiques et dialogue perpétuel avec le présent, appartient à un courant libéral critique (sans doute il l’inaugure), celui de ces réformateurs pour qui ce grand homme est présent au milieu des folies et des combats de cette fin de siècle : une vigie, un compagnon, un appui, un poseur de questions, un répondeur, un modèle, une alternative. Une vie de combats et de pleurs, mais aussi de courage et de tenacité. L’honnêteté lui était une règle de vie, qui donnait à sa voix sa force spéciale. Un livre qui fera date, c’est absolument puisque c’est le seul jusqu’à date, dans la compréhension d’une œuvre dont on est loin d’avori fait le tour. Evidemment, on ne saurait le réduire à l’usage idéologique qui en a été fait. Il y a une certaine légereté à vouloir faire d’Edmond Paul une sorte de libéral orthodoxe ou ultra-libéral, par opposition à un Salomon ou Louis Joseph Janvier étatiste. Si, sur le plan politique, on le connaît surtout comme chef de parti, sur le plan économique, c’est notamment sa pensée programmatique qui le place dans la modernité, ne serait-ce que pour son travail de décriptage de la fiscalité haïtienne et du modèle de développement national. Il est donc réconfortant d’avoir pour arpenter notre siècle écoulé des guides tels qu’Edmond Paul, enfin dépoussiéré, débarbouillé. Le public le redécouvre : jamais sa pensée n’est apparue si prenante. Sa vie, par ses implications idéologiques et morales, est un sujet fécond que les Haïtiens devraient plus que quiconque aborder. Nous avons grand intérêt maintenant à rouvrir l’ensemble de son œuvre : nous y trouverons l’une des méditations les plus nourries sur les rapports entre l’économique et le politique, les problèmes de société et le destin d’Haïti rempli de sang. Certes, nous faisons bien de vulgariser la pensée des rares esprits libéraux qu’il y a au sein de notre tradition, mais il ne s’agit pas seulement de cela.
Aujourd’hui que reste-t-il d’Edmond Paul, grand vulgaristeur du progrès humain ? Le mythe. Une ombre énorme dont on sait qu’elle aura été l’un des inspirateurs de plusieurs générations d’Haïtiens. Celle d’une conscience qui avait épousé sont temps. Celle d’un acteur qui était en avance sur son temps. Quoi qu’il en soit, pour être un « grand homme », un « personnage historique » et côtoyer Lysius Félicité Salomon Jeune, Florvil Hyppolite et Boisrond Canal, il ne suffit pas d’avoir été la figure emblématique d’une époque. Son importance intellectuelle coïncide avec un certain intérêt pour l’histoire économique et les questions qu’elle sous-tend. Surtout sur un grand débat est amorcé, qui concerne la place à réserver désormais à l’histoire des faits et des problèmes économiques, dans le tohu-bohu de l’après-Duvalier et au seuil de l’an 2000. Est-ce un signe des temps ? L’heure est incontestablement aux ouvrages de vulgarisation économique. On le connaît pour son « best-seller » « Les causes de nos malheurs ». On connaît moins ses autres textes. Les commentaires ou explications y afférents, méticuleusement repris ici, sont là pour permettre à chacun de faire son chemin dans le monde paulien avec attention et prendra conscieusement, comme me le disait Jean-Claude Bajeux, qu’il n’y a pas un seul auteur politique de cette époque dont l’œuvre et la vie pourraient nous être d’un usage plus salvateur et plus éthique. L’exceptionnallité de « Les causes de nos malheurs » ne doit pourtant pas occulter le reste de l’œuvre d’Edmond Paul qui reste une des figures les plus brillantes de l’histoire d’Haïti. Il faut rendre un patrimoine à nouveau accessible, entend-on de divers côtés, et le coup d’envoi peut commencer avec Edmond Paul à qui son inspiration hautement patriotique assure l’éternité. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer « De l’impôt sur le café et des lois de commerce intérieur » (1876) et « Haïti au soleil de 1880 : 113 millions pour 16 millions ; nos trésors aux mains des étrangers » (1880). La question de droit est de savoir quel est l’objet de tout cela. Quel est le domaine de l’histoire économique ? Tout dépend de la définition qu’on se donne de l’histoire. Le premier ouvrage montre une expansion extraordinaire, depuis des années, de l’intérêt des hommes de réflexion, et de l’ensemble des élites, pour l’histoire économique. C’est faut que l’on constate chez les hommes politiques – des conservateurs entêtés et bornés pour la plupart ! – un intérêt pour l’histoire des phénomènes économiques, monétaires, fiscaux, commerciaux, bancaires. Quant à la manière de concevoir et de pratiquer cette histoire, il est de fait que pendant longtemps en Haïti, il y a eu une sorte de préemption de la monnaie sur l’histoire globale des phénomènes économiques. Avec « De l’impôt sur le café », on peut se féliciter de l’ouverture, mais on ne voudrait pas que l’on perde de vue l’idée que l’on fait l’histoire d’un progrès de connaissances.
L’histoire économique est ainsi un domaine où l’on voit que les déterminations sont multiples. Les problèmes économiques ne sont pas strictement de l’ordre économique. Les historiens et théoriciens économiques n’ont pas un droit sur l’économie, comme si celle-ci, était leur propriété. L’histoire économique n’est pas une discipline comme une autre, puisqu’elle voyage à travers ces catégories discursives qui figurent dans d’autres corps de pensée et d’action. Pour parler de l’impôt sur le café et de sa commercialisation, il faut évoquer l’Etat, l’agriculture, l’interface avec les termes de l’échange du commerce international, il faut envisager l’organisation concrète de la production nationale, les pratiques de protection publique devenues fondamentales. Rien de cela ne peut être ignoré dans les réflexions contemporaines. Il ne faut donc pas réduire la discipline à un certain jeu d’institutions et de rapports de force et répéter l’erreur positiviste qui consistait à dire que l’histoire ou l’analyse de type empirique doit se libérer du rêve, de l’imagination, de la spéculation. Jamais, ni avec les « Lettres » ni avec « Questions politico-économiques », même avec Frédéric Marcelin, même avec tous les autres assemblés, jamais la pensée d’Edmond Paul n’avait sonné avec autant de force, d’intelligence, de jeunesse, de perspicacité vraie. En réalité, on est très souvent en plein désert. Autant le dire ! Plus qu’un chercheur, il se comporte ici en doctrinaire. Et lorsqu’il produit plus tard un brûlot comme « Haïti au soleil de 1880 », l’histoire économique est à la fois émotionnelle et référentielle, puisqu’il amène les populations déshéritées à financer la richesse des pays avancées, notamment la France. Cette évolution est perçue naturellement comme une atteinte inquiétante à la souveraineté nationale. Rien ne résiste à sa critique, terriblement argumentée, autour des valeurs patriotiques, la fatalité, l’horizon bouché, et c’est bien à un constat de désolation qu’il se livre en faisant la morale à la terre entière. Cette hostilité si franchement étalée suscite aussi une sorte d’impuissance et d’humiliation rétrospectives. De sa connaissance intime de l’espace haïtien, il dresse le portrait d’un pays à l’abandon marqué par la violence et l’ignorance. Tout invite désormais à porter sur Edmond Paul, à la fois théoricien et politique, un regard plus complet. L’homme, du reste, a de quoi traîner tous les regards après soi : l’éclat du talent, la force des idées, l’amour authentique de la patrie et aussi une âme si touchante que sa faiblesse était de préjuger de la bonté ou de la férocité des autres. Le brouillard qui noie encore la figure paulienne provient donc, sans nul doute, de celui qui continue d’envelopper ce que l’on appelle le « Parti libéral ». Incarnant ume grande et belle tradition, Paul, la tête ivre de questions, est l’image même de l’envoi fondamental de la droite démocratique, après en avoir été l’aimant et le désir fulgurants et comme cette idée d’envoi est également présent dans toute la mémoire haïtienne qui s’est par ailleurs fréquemment exprimée dans une relation intime avec des images-choc de notre culture politique. Eprouvé mais droit et ferme, il est devenu une référence de premier ordre. Aux allures de tragédie grecque, il a pu se tromper en maintes fois sur la marche à suivre dans des circonstances difficiles, mais la noblesse de ses prises de positions est demeurée intacte. Son héritage nous reste ; sa mémoire grandira avec le succès de la démocratie libérale chez nous.
Moraliste poignant et désespéré, satiriste aigre-doux, sorte de flic torturé par son combat contre le mal, extraordinaire de générosité, il étudie le fonctionnement et l’évolution de la « Banque française d’Haïti » sous la présidence de Lysius Félicité Salomon Jeune dont la sauvagerie n’a d’égal que la détresse du pays qu’il entend réformer. Une ambitieuse réflexion sur l’idée d’indépendance à travers les lieux institutionnels et politiques. Le constat n’allait pas de soi pour ceux qui, en rejetant le témoignage d’époque au profit d’une histoire objective et impalpable, pensaient en avoir fini avec les excès du combat d’idées et avec la trop longue proximité entre l’histoire et l’esprit du parti, Pour mieux préserver son lyrisme du criard, il abandonne, par la force des choses, la recherche consciencieuse de ses premiers ouvrages pour le rôle d’intellectuel de combat, dans une société guerrière. A travers presque toute l’historiographie du Siècle des Baïonnettes, on peut voir combien était illusoire cette césure proclamée. Dans un texte auquel il faut toujours revenir, « Les Causes de nos malheurs », il avait formulé avec une ironie mordante cette tension fondamentale de la réflexion et de la réalité. S’il est déjà arrivé en Haïti qu’un livre laisse une empreinte dans son genre, être parmi les meilleurs livres de l’histoire d’un pays estime performance encore plus inoubliable. C’est le cas de « Les Causes de nos malheurs », puisque 141 ans après sa publication il reste un classique indétrônable. Edmond Paul dépeint un monde immoral et sinistre qui fait primer l’égoïsme au détriment du bien commun. La violence n’épargne rien ni personne. Son écriture est une pratique autoréflexive productrice de connaissance, mais une pratique dépendante des variations de ses procédures thématiques, des contraintes que lui imposent l’enjeu politique et le lien socio-historique à travers lesquels elle est exercée ou encore des règles obligées de son inspiration. Par exemple « Haïti au soleil de 1880 », on peut le voir comme un drame enflé de l’élite, comme une illustration de l’aveuglement du monde politique, comme une lutte historique du repli sur soi nationaliste et de l’ouverture moderniste, comme l’affrontement doctrinal de l’indépendance et de l’interdépendance. Mais, conformément à l’esprit même d’un drame après tout inexorable, c’est la déliquescence sociétale qui ressort, la perte d’énergie et de morale, de dignité et d’avenir, la déliquescence des valeurs patriotiques, la fatalité, l’horizon bouché. Au nom du désastre global constaté par le biais de la politique financière et bancaire du président Salomon. Déchiré entre la flamme déchaînée, onirique et constante de l’amour de la patrie et l’analyse froide et directe de la réalité, il, gonfle de passion et de dégoût, accuse les effets de l’internationalisation de l’économie, s’en prend aux excès du libre-échangisme sans pour autant se résoudre au statu quo, et pourfend la dépendance accrue du pays qui, au travers des emprunts scandaleux et des dépenses de prestige, jette sur notre pays un regard d’une cruauté stupéfiante. Et ses jugements les plus impitoyables ou et les plus désespérés sont criants de vérité.[9] D’illusions en malheur, de tempêtes en accalmies accablantes, chez cet homme, c’est le temps des idées de progrès, la vie des idées qui palpitent tout simplement. Porté par une force de vie et un appétit de changement insiatiable, il respire l’ambiance délétère de ce bout d’île mystérieux perdu dans la mer des Caraïbes, sa violence et ses convoitises, ses pesanteurs et ses torpeurs. Tout ça ne l’a pas empêché de traverser quasiment toute la seconde moitié du XIXe siècle : en homme d’Etat, en citoyen, en idéologue, mais aussi en réformiste – c’était là son orgueil. Avec cette dignité grandiose. Toujours, il finit par préférer les lueurs d’aube à celles du crépuscule.
Reflétant dans une mesure toute spéciale les antagonismes politiques et les divergences d’opinion du siècle passé, il représente l’un des penseurs libéraux les plus féconds, dans la réussite comme dans l’échec. Les études et les réflexions qu’il publia sur les problèmes de l’industrie[10] et de transformation du système politique, par exemple, constituent le point culminant d’une tradition haïtienne modernisatrice qui prenait au sérieux les questions d’une politique nationale constructiviste, au-delà de l’obscure phraséologie de l’ancien libre et du nouveau libre, de la bourgeoisie commerçante et de la bourgeoisie terrienne. D’où la question qui se pose : faut-il réviser ou affiner l’image que nous nous faisons de l’économiste et militant politique Edmond Paul ? Faut-il le considérer aussi comme un auteur ? Au reste, qui ose affirmer qu’Edmond Paul, républicain avant tout le monde, n’est pas de notre temps ? La hauteur de la pensée, l’engagement politique, l’actualité de l’œuvre[11], et il faut le dire, une acuité morale exceptionnelle ont assuré, le prestige de l’homme. D’un flot ininterrompu de rêves dont on perçoit les modulations du chuchotement au cri, il fut plus proche qu’aucun autre militant de l’esprit universel dont l’authenticité humaniste il était l’incarnation. Ce n’est que dans ses plus mauvaises périodes que l’économie politique, disons la science économique, s’est mathématisée et théorisée à l’excès et qu’elle s’est éloignée du

UN NOUVEAU DIRECTEUR A LA TÊTE DE L’ECOLE NATIONALE DE POLICE

0

Soixante heures après l’entrée d’une nouvelle promotion à l’école Nationale de Police, de nouvelles dispositions ont été prises en vue de confier la responsabilité à un nouveau directeur pour de nouvelles orientations et un autre leadership.

C’est en ce sens le commissaire divisionnaire John James Olivier a été installé à la tête de l’ENP. Ce cadre expérimenté au sein de la Police Nationale remplace à ce poste le commissaire divisionnaire Sem Predestin.

La cérémonie d’installation du nouveau directeur de l’Ecole Nationale de Police a lieu dans une ambiance empreinte de convialité.

Prenant la parole à l’occasion, l’inspecteur Général Frantz Lerebours qui a dirigé la céromonie, a placé ce changement dans un contexte associé à une nouvelle dynamique d’orientation et de renforcement de l’institution qui est appelée a former des policiers pour le compte de la République.

L’IG Frantz Lerebours a présenté le nouveau Directeur de l’école Nationale de Police comme un cadre compétent et expérimenté, capable de diriger l’ENP en tenant compte du rôle fondamentale de ladite institution.

Selon Frantz Lerebours, ce changement intervient à un moment où l’amélioration de la qualité de formation est placée au centre des priorités de la PNH.

Dans son allocution, le nouveau directeur John James Olivier promet de travailler à renforcer l’image de l’institution à travers la mise en place de mesures appropriées.

Plusieurs hauts gradés de la PNH ont participé à la cérémonie déroulée dans l’enceinte de l’établissement a Frères, aux côtés des 892 aspirants de la 35 ème promotion.

Jacques Innocent

Quelle éducation pour Haïti aujourd’hui ?

Par Dr Thomas Lalime

« Si tu planifies un an à l’avance, plante une graine. Si tu planifies à dix ans, plante un arbre. Si c’est à cent ans, forme les gens. Si tu sèmes une graine, tu feras une récolte unique. Si tu formes les gens, tu feras une centaine de récoltes.» Tel a été le conseil du philosophe chinois Guan Zhong à ses dirigeants dès le VIIe siècle avant Jésus-Christ.

C’était une façon pour Zhong d’affirmer que l’éducation est un facteur essentiel de développement économique. Car une population éduquée ne constitue pas seulement une richesse intellectuelle, elle devient la base d’une économie plus productive, plus innovante et plus résiliente. Former les citoyens, c’est préparer des travailleurs compétents, des entrepreneurs créatifs et des dirigeants responsables, capables de bâtir des institutions solides. L’éducation ne se limite donc pas à la transmission de savoirs, elle doit façonner les valeurs, développer l’esprit critique et favoriser la cohésion sociale, autant de conditions indispensables au progrès durable d’une nation.

De la sagesse ancienne à la théorie économique moderne

Si l’idée de Guan Zhong est si vieille, il a fallu attendre le XXe siècle pour que cette intuition trouve une traduction dans les sciences économiques. En mars 1961, l’économiste américain Théodore W. Schultz, Prix Nobel d’économie en 1979, publiait dans la prestigieuse revue scientifique américaine «American Economic Review » un article fondateur intitulé « Investment in Human Capital ». Il y démontrait que l’éducation, comme le capital physique, représente un investissement productif. Ses travaux, prolongés par Gary Becker et Jacob Mincer, ont donné naissance à la théorie du capital humain, qui établit un lien direct entre niveau d’instruction, productivité et prospérité économique.

Cette approche a profondément changé la perception des politiques publiques : l’éducation n’est plus considérée seulement comme une dépense sociale, mais comme un investissement stratégique, créateur de rendements économiques et sociaux à long terme.

Dans le cas d’Haïti, cette lecture reste d’une actualité brûlante. Le pays souffre d’un sous-investissement chronique dans le système éducatif, mais aussi d’une inefficacité des dépenses actuelles. Les dépenses publiques en éducation ne dépassent pas 1 % du produit intérieur brut (PIB) en valeur courante, un niveau très inférieur aux standards internationaux d’au moins 4 %. Résultat: des infrastructures scolaires précaires, une forte dépendance au secteur privé, un corps enseignant insuffisamment formé et un taux d’échec scolaire élevé.

Or, la théorie du capital humain nous enseigne que cette situation compromet directement la productivité globale du pays. Faute d’un capital humain adéquat, les entreprises manquent de main-d’œuvre compétente, l’innovation reste limitée, et la migration devient pour beaucoup la seule option pour valoriser leurs compétences.

À l’inverse, investir dans l’éducation de façon efficiente, c’est miser sur la croissance future. Chaque année de scolarité supplémentaire accroît en moyenne de 8 à 10 % les revenus d’un individu, selon des estimations internationales. Dans les pays en développement, l’effet est encore plus marqué, car l’éducation permet non seulement d’accroître la productivité, mais aussi de réduire la pauvreté et de renforcer la cohésion sociale. Pour Haïti, cela signifierait une main-d’œuvre mieux formée, capable de transformer les ressources locales, d’attirer des investissements, et de participer pleinement à la croissance de l’économie nationale.

Le défi haïtien

Lors de la session 2025 du baccalauréat unique, seuls 40,7 % des candidats ont été admis dans le département de l’Ouest, selon les résultats du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP). Les taux de réussite varient selon les départements, allant de 40,7 % dans l’Ouest à 66,9 % dans le Sud. Dans certaines régions, plus d’un élève sur deux échoue. Ces chiffres traduisent un système qui peine à remplir sa mission première : former les générations futures.

Les priorités de réforme doivent inclure l’augmentation des ressources allouées à l’éducation pour se rapprocher des standards régionaux, l’investissement dans la formation et la revalorisation du métier d’enseignant, l’adaptation du curriculum aux besoins du pays, en introduisant davantage de compétences techniques, numériques et civiques, tout en renforçant l’usage du créole aux côtés du français. Il faudra rendre gratuit et équitable l’accès à l’école, notamment dans les zones rurales et pour les familles défavorisées. Il faudra aussi restaurer la crédibilité du système par une lutte effective contre la fraude aux examens et le trafic de diplômes.

La refondation de l’éducation en Haïti ne peut relever d’un seul acteur. Elle exige un engagement conjoint de l’État, du secteur privé, de la société civile, des parents, des élèves, de la diaspora et des partenaires internationaux. Plus qu’un chantier sectoriel, il s’agit d’un projet national. Investir dans l’éducation, c’est investir dans l’avenir. Pour Haïti, la question n’est pas de savoir si le pays peut se permettre de financer son école, mais de comprendre qu’il ne peut plus se permettre de ne pas le faire.

Pas une panacée non plus !

Cependant, comme l’a fait remarquer l’économiste du développement William Easterly, l’éducation est loin d’être une panacée. Il n’en existe pas d’ailleurs. Par exemple, certains pays africains ont eu une hausse substantielle du taux de scolarisation ces dernières années sans pour autant enregistrer des effets significatifs sur leur niveau de développement économique. Il est toutefois indéniable qu’un niveau d’éducation plus élevé s’accompagne en général d’un salaire plus élevé. Car, un diplômé du secondaire tend à gagner plus que celui du primaire et l’universitaire perçoit en moyenne un salaire plus élevé que le diplômé du secondaire. Qui s’instruit s’enrichit, dit-on.

L’éducation ne se limite pas non plus aux gains individuels : elle agit aussi sur la société dans son ensemble. Une population instruite est plus à même de participer à la vie civique, de faire des choix éclairés, de favoriser l’innovation et d’améliorer la productivité globale. Toutefois, pour que ces effets se traduisent en développement économique réel, l’éducation doit être complétée par un environnement propice : marchés du travail fonctionnels, institutions stables, stabilité politique, infrastructures adéquates et politiques publiques cohérentes. Sans ces conditions, le simple fait de multiplier les années de scolarité ne suffit pas à transformer les ressources humaines en moteur de croissance durable.

Par-delà les urgences sociales et politiques, la question éducative demeure le socle de toute reconstruction nationale. Dans un pays marqué par des décennies de crises et d’inégalités, repenser l’école haïtienne n’est plus un choix, mais une nécessité. En Haïti, l’éducation reste un privilège plus qu’un droit. Plus de 80 % des écoles sont privées, souvent coûteuses et de qualité inégale, laissant des milliers d’enfants en marge du système. Dans les salles de classe surchargées, des enseignants, eux-mêmes mal formés, tentent de transmettre tant bien que mal des connaissances, alors que les taux d’échec aux examens officiels témoignent d’un système en échec.

À cette réalité s’ajoute le poids écrasant de la pauvreté et de l’insécurité. Trop d’élèves quittent l’école prématurément, contraints d’aider leur famille à survivre ou bloqués par des violences qui rendent le chemin de l’école dangereux. Résultat : une génération fragilisée, privée des outils essentiels pour construire son avenir. Toutefois, l’éducation peut devenir une arme pacifique, un ferment d’espoir. Mais cela suppose une refondation en profondeur. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter le nombre de salles de classe ou de manuels scolaires, mais de repenser ce que l’on enseigne et comment on l’enseigne.

Haïti a besoin d’une école inclusive, accessible et de qualité, qui accueille chaque enfant, fille ou garçon, en ville comme dans les campagnes. Elle doit s’appuyer sur des enseignants bien formés, soutenus par une véritable politique publique de formation initiale et continue. Le curriculum doit être adapté aux réalités haïtiennes : intégrer l’histoire et la culture nationales, tout en ouvrant la porte aux compétences scientifiques, techniques, numériques et entrepreneuriales.

Au-delà des savoirs, l’école doit transmettre le savoir-être : civisme, respect, solidarité, créativité, prospérité et sens du bien commun. C’est une éducation citoyenne qui permettra de former non seulement des diplômés, mais des acteurs du changement. Une école crédible doit être fondée sur le mérite et l’effort, gages de justice et de progrès. L’avenir d’Haïti passe par un renouveau de son système éducatif. C’est dans les salles de classe que se joue dès aujourd’hui le destin collectif du pays. Quand ces salles de classe se ferment, il y a de quoi s’en inquiéter. Offrir une éducation moderne, enracinée dans la culture haïtienne et ouverte sur le monde, c’est préparer une génération capable non seulement de rêver d’un avenir meilleur, mais surtout de le bâtir. Car de toutes les ressources d’une nation, aucune n’est plus stratégique que l’éducation.

Haïti / Diplomatie : Vers l’organisation d’un Conseil national des ambassadeurs

0

Le ministre des Affaires étrangères et des Cultes, Jean-Victor Harvel Jean-Baptiste, a présenté les grandes orientations de la diplomatie haïtienne lors des “Mardis de la Nation”. Il a annoncé la tenue prochaine d’un Conseil national des ambassadeurs pour redéfinir les priorités diplomatiques. Le projet “Diplomatie 2025–2050” et la formation de 82 nouveaux cadres à l’Académie diplomatique Jean Price-Mars ont été mis en avant. Enfin, un bureau du MAEC sera ouvert prochainement à Cap-Haïtien pour rapprocher les services consulaires des citoyens.

S’il est critiqué pour sa silencieuse diplomatie, le ministre Jean-Victor Harvel Jean-Baptiste a tenu sa première conférence de presse onze mois depuis sa prise de fonction. Le chancelier a détaillé cinq axes stratégiques, lors de son allocution à la Primature ce 7 octobre 2025 : améliorer les conditions de vie des Haïtiens vivant à l’étranger, promouvoir une image positive du pays, sauvegarder la souveraineté nationale, défendre les valeurs fondamentales et universelles, et valoriser les produits locaux sur les marchés internationaux. Ces axes qui s’inscriraient dans la politique globale du Conseil présidentiel de transition visant à moderniser et renforcer la diplomatie nationale.

Le projet “Diplomatie 2025–2050” constitue le cadre de ces initiatives. Dans ce cadre, le ministère a lancé la cinquième promotion du Master II en diplomatie et coopération internationale à l’Académie diplomatique Jean Price-Mars, en partenariat avec l’Institut national d’administration, de gestion et des hautes études internationales (INAGHEI). Au total, 82 candidats ont été sélectionnés pour se former aux techniques diplomatiques modernes et à la coopération internationale, renforçant ainsi le professionnalisme du corps diplomatique haïtien.

Par ailleurs, le ministre a annoncé l’ouverture d’un nouveau bureau du MAEC à Cap-Haïtien, qui facilitera la légalisation des documents officiels et rapprochera les services consulaires des citoyens. Cette initiative traduit la volonté du gouvernement de rendre la diplomatie plus accessible et de répondre aux besoins de la diaspora et des acteurs économiques locaux.

Enfin, M. Jean-Baptiste a confirmé qu’une Conférence nationale des ambassadeurs sera prochainement organisée, à la demande du président du Conseil présidentiel de transition. Cette rencontre visera à définir les orientations stratégiques de la diplomatie haïtienne et à harmoniser les actions des missions à l’étranger avec les politiques du gouvernement. Le ministre a conclu en réaffirmant que le rétablissement de la sécurité sur l’ensemble du territoire national reste une condition essentielle pour le rayonnement et la stabilité du pays.

Que peut Haïti sans une diplomatie forte? Une question qui demeure importante au moment où le pays a besoin d’aide du comité international. Les chantiers: sécurité, élections, aide humanitaire entre autres sont autant que la situation en demande. Et de plus, des Haïtiens se font déporter de République dominicaine, des États-Unis, et même depuis des îles de la Caraïbe.

Sicot Saxely

ABC : QU’EST-CE QUE LE BIEN COMMUN ?

0

Par Evans PAUL

Cette question, aussi simple qu’essentielle, mérite une réflexion approfondie. Le Centre ABC, en tant qu’organe de réflexion, de vulgarisation et de mise en œuvre de la Doctrine ABC (Agir pour le Bien Commun), se consacre précisément à cette mission : définir, promouvoir et incarner le bien commun au cœur de la société haïtienne.

*QU’EST-CE QUE LE BIEN COMMUN *?

Le bien commun désigne ce qui profite à l’ensemble de la société, plutôt qu’à quelques individus ou groupes spécifiques. Il repose sur des valeurs fondamentales telles que la justice, la sécurité, la liberté, la solidarité et l’équité. Il vise essentiellement à garantir à chacun une vie digne et épanouie.

*1. Principes fondamentaux*

Le bien commun englobe trois dimensions :
– Les biens matériels : accès à l’eau potable, à la nourriture, au logement, aux soins de santé et à l’éducation.
– Les biens immatériels : sécurité, justice, paix, liberté, droits fondamentaux et solidarité.
– Les conditions sociales : un environnement sain, des institutions justes et un système économique équitable.

Ces éléments sont essentiels pour permettre à chaque membre de la société de vivre dignement et de contribuer au progrès collectif.

*2. Origines philosophiques et évolution du concept*

Le bien commun est un concept universel qui a évolué à travers les siècles.

Voici quelques penseurs clés qui l’ont façonné :

– Aristote : Dans *La Politique*, il affirme que le but de la société est de permettre à chacun de mener une vie vertueuse et épanouie. Pour lui, le bien commun est ce qui permet à tous de réaliser leur potentiel humain.
– Platon : Dans *La République*, il imagine une société idéale où chaque citoyenne, chaque citoyen contribue selon ses capacités, et où la justice assure l’harmonie sociale.
– Thomas d’Aquin : philosophe chrétien du XIIIe siècle voit le bien commun comme un reflet de la volonté divine, incluant la paix, la justice et la prospérité pour tous.
– John Rawls : philosophe moderne propose une société où les inégalités ne sont acceptables que si elles bénéficient aux plus défavorisés, tout en protégeant les libertés fondamentales.
– Jean-Jacques Dessalines, fondateur de la nation haïtienne, s’est battu au prix de sa vie pour une redistribution équitable des terres, un élément clé du bien commun garantissant la souveraineté et l’indépendance économique du peuple haïtien.

*3. Le bien commun à l’ère contemporaine*

Aujourd’hui, le bien commun est au cœur de nombreux défis :
– Justice sociale : Comment réduire les inégalités et garantir une vie digne à tous ?
– Environnement : Comment protéger les ressources naturelles pour les générations futures ?
– Gouvernance : Comment créer des institutions transparentes, efficaces et inclusives ?

Des exemples concrets de politiques orientées vers le bien commun incluent :
– Un système de santé public accessible à tous.
– Une éducation gratuite et de qualité.
– Des politiques de protection de l’environnement.
– Des infrastructures publiques (transports, routes, énergie) bien entretenues.

*4. Les défis du bien commun*

Malgré son importance, le bien commun est souvent menacé par :
– Les intérêts individuels : La priorité donnée aux bénéfices personnels plutôt qu’à l’intérêt collectif.
– La gestion des ressources limitées : Comment répartir équitablement des biens essentiels comme l’eau, la terre ou l’énergie ?
– La tension entre liberté individuelle et responsabilité collective : Comment concilier les droits personnels avec les besoins de la société ?

*5. Le Centre ABC (Action pour le Bien Commun) : Un outil au service du bien commun*

Le Centre Action pour le Bien Commun (ABC) s’engage à promouvoir la construction d’une société haïtienne fondée sur le bien commun. Sa devise : « Amour, Bienveillance : le Chemin (ABC) ».

Ses actions se structurent autour de trois axes :
1. Éducation et sensibilisation : Vulgariser le concept du bien commun et former les citoyens à leurs responsabilités collectives.
2. Plaidoyer et gouvernance : Promouvoir des politiques publiques basées sur la justice sociale, la transparence et l’équité.
3. Actions concrètes : Mettre en place des initiatives communautaires pour renforcer la solidarité, l’inclusion et le développement durable.

*Synthèse*

Le bien commun est la pierre angulaire d’une société juste et harmonieuse. Il transcende les intérêts partisans et invite chaque citoyenne, chaque citoyen à agir non seulement pour lui-même, mais pour la collectivité.

Dans un contexte haïtien marqué par l’instabilité, l’insécurité et les inégalités, la nécessité de construire le bien commun est plus urgente que jamais. Le Centre ABC (Action pour le Bien Commun) s’engage pleinement dans cette voie, en mettant en œuvre des idées, des stratégies et des actions concrètes pour qu’Haïti devienne une nation solidaire, prospère et unie autour du bien commun.

N.B. Appel à l’action
Rejoignez-nous dans cette mission essentielle pour Haïti. Ensemble, nous pouvons construire une société plus juste, solidaire et prospère.

Agissons pour le bien commun (ABC)

Guerre des ambitions : quand les volontés de clans minent le jeu démocratique

La crise politique qui secoue actuellement la France, marquée par des tensions institutionnelles, des démissions en cascade, et une défiance croissante envers les élites, met en lumière une dynamique bien connue des systèmes démocratiques : la guerre des ambitions. Derrière les postures idéologiques et les discours de responsabilité nationale, s’impose un constat amer — la politique se transforme souvent en arène de rivalités personnelles et de luttes partisanes où l’intérêt général s’efface au profit des stratégies de conquête du pouvoir.

Ce phénomène, loin d’être propre à la France, trouve un écho particulier dans la situation d’Haïti, où les querelles de leadership et la logique clanique ont plongé le pays dans une crise politique et institutionnelle chronique.

*En France : l’éclatement du consensus républicain*

La crise actuelle en France ne saurait être réduite à un simple désaccord entre le président Emmanuel Macron et l’opposition. Elle révèle plutôt une fragmentation profonde du champ politique, où chaque camp cherche avant tout à consolider sa base électorale plutôt qu’à construire un projet collectif.

Depuis les dernières législatives, l’Assemblée nationale illustre cette paralysie : les partis traditionnels, affaiblis mais toujours influents, les mouvements populistes de gauche comme de droite, et la majorité présidentielle se neutralisent mutuellement.

Le président Macron, fragilisé par des réformes impopulaires et une image jugée technocratique, fait face à une opposition éclatée mais unie dans son hostilité à son égard. Chaque formation cherche à tirer profit du chaos institutionnel : la gauche rêve de recomposition autour de Jean-Luc Mélenchon, la droite traditionnelle d’un retour d’influence, et l’extrême droite de Marine Le Pen prépare déjà le terrain pour 2027.

Ce jeu à somme nulle, où personne ne concède rien, traduit la crise du compromis démocratique : le pouvoir n’est plus perçu comme un instrument de service, mais comme un but en soi.

*En Haïti : la politique comme champ de survie et d’appropriation*

Si la France vit une crise de gouvernabilité dans un cadre institutionnel solide, Haïti, de son côté, affronte une crise existentielle de son système politique. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, le pays n’a plus de véritable gouvernement légitime, ni de Parlement fonctionnel. Les tentatives de transition se sont succédé, souvent sabotées par des divergences internes entre les acteurs politiques et les élites économiques.

Ici, les ambitions politiques ne se traduisent pas seulement par la quête d’un mandat, mais par une lutte pour le contrôle des ressources, de l’État, et de la reconnaissance internationale.

Chaque groupe — qu’il s’agisse des anciens partis traditionnels, des mouvements citoyens ou des figures autoproclamées de la transition — revendique sa légitimité au nom du peuple, tout en refusant de céder une parcelle d’influence.

Cette guerre des égos, doublée d’une absence de culture institutionnelle, empêche la formation d’un consensus national, pourtant indispensable pour restaurer l’ordre constitutionnel.
La conséquence en est tragique : le vide du pouvoir profite aux groupes armés, aux réseaux économiques informels, et à la méfiance généralisée du peuple envers toute forme de gouvernance. La politique, au lieu d’être un outil de reconstruction, est devenue un instrument de blocage.

*France – Haïti : deux crises, un même mal*

Bien que les contextes diffèrent — stabilité institutionnelle en France, effondrement de l’État en Haïti —, les deux pays partagent une même pathologie : la primauté des ambitions individuelles sur la logique du collectif.

En France, cette logique se traduit par la paralysie démocratique et le rejet des élites ; en Haïti, elle aboutit à l’effondrement de l’État et à la disparition du politique dans le chaos. Dans les deux cas, la fragmentation politique crée un cercle vicieux : plus les acteurs poursuivent leurs intérêts personnels, plus la population se détourne de la politique. La défiance devient alors le moteur du système, nourrissant les extrêmes en France et l’anarchie en Haïti.

Ainsi, le problème n’est pas tant la diversité des opinions que l’incapacité à articuler cette diversité autour d’un projet commun. La démocratie, qu’elle soit libérale ou fragile, ne survit pas à la logique du clan.

*Pour une réhabilitation du bien commun*

La guerre des ambitions, qu’elle prenne la forme de rivalités électorales en Europe ou de luttes de pouvoir en Haïti, révèle une crise profonde du sens de la politique.

Tant que la conquête du pouvoir primera sur sa finalité — le service de la nation et la défense du bien commun —, la démocratie restera vulnérable aux dérives autoritaires, aux populismes ou aux effondrements institutionnels.

Le véritable défi, pour Paris comme pour Port-au-Prince, n’est donc pas de savoir qui gouvernera, mais pourquoi et comment gouverner ensemble. Réhabiliter l’idée de responsabilité collective, refonder la confiance entre gouvernants et gouvernés, et redonner à la politique sa dimension éthique : voilà la seule issue possible face à la guerre des ambitions qui mine nos démocraties.

_Par Gesly Sinvilier_

Le calvaire du journaliste Jocelyn Justin, abandonné à Cuba

0

PORT-AU-PRINCE.— Près d’un an après le drame du 24 décembre 2024, à l’HIEH, le journaliste haïtien Jocelyn Justin demeure dans une situation critique à Cuba, sans aucune assistance de l’État haïtien. Gravement blessé lors de la fusillade qui avait coûté la vie à deux autres confrères et à un policier près de l’Hôpital général de Port-au-Prince, il vit aujourd’hui dans des conditions jugées inhumaines.

Selon SOS Journalistes, l’organisation dirigée par Joseph Guyler C. Delva, Justin souffre toujours de lésions maxillo-faciales sévères nécessitant une opération chirurgicale urgente. L’intervention, initialement prévue pour juillet 2025, n’a jamais été réalisée faute de moyens et de suivi administratif. Le journaliste serait désormais sans abri, sans médicaments, sans nourriture et sans ressources.

«Il s’agit d’un cas humanitaire urgent. Nous demandons au Conseil Présidentiel de Transition (CPT) et au gouvernement du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé de prendre leurs responsabilités. Le silence des autorités est inacceptable», a déclaré Joseph Guyler C. Delva, dans une note.

Cet appel intervient dans un contexte où les promesses de soutien formulées par les autorités après le drame se sont évanouies. Aucune mesure concrète n’a été prise pour venir en aide aux journalistes blessés, ni aux familles des victimes.

Face à ce qu’elle qualifie d’« abandon délibéré », SOS Journalistes annonce une série d’actions pacifiques, dont des sit-in devant la Primature et la Villa d’Accueil, afin d’exiger des réponses immédiates.

«Le gouvernement doit rendre des comptes. Nous ne pouvons pas accepter qu’un professionnel de la presse, blessé dans l’exercice de sa fonction, soit laissé pour mort à l’étranger. C’est une honte nationale», a martèlé Delva.

L’organisation prévient qu’elle tiendra les autorités haïtiennes responsables de toute aggravation de l’état de santé de Jocelyn Justin.

Au-delà du cas individuel, cette affaire relance le débat sur la protection des journalistes en Haïti, dans un contexte de violence généralisée et de délitement institutionnel. Pour nombre d’observateurs, l’inaction du gouvernement illustre la fragilité de l’État face à ses obligations fondamentales, notamment envers ceux qui, par leur travail, documentent les tragédies du pays.

Jean Mapou

Chronique d’un rêve confisqué

Lettre à la génération de 1990

_Par Jean Mapou_

«Inspirée d’une publication de mon ami Philippe Sauveurson, sur les réseaux sociaux».

Ils t’ont appelée la génération de la transition, celle du renouveau, du retour à la liberté. Tu portais sur ton front la lumière de 1986, la promesse d’une Haïti nouvelle, d’un peuple enfin debout. Mais ce rêve, on te l’a volé. On t’a arraché ton droit à l’avenir.

Car, au lieu de te laisser construire, on t’a brisée. A peine nourrisson, un coup d’État t’a frappée en plein cœur, t’a jetée dans la peur et l’exil. Puis, un État sans courage t’a trahie: il a préféré t’observer tomber, t’accuser d’insoumission, plutôt que de t’épauler. On t’a criminalisée, gangstérisée et aliénée, parce que tu croyais en la démocratie. On t’a condamnée parce que tu espérais.

Tu es la génération des rêves suspendus, des projets avortés, des départs forcés. Celle qui a vu s’effondrer les écoles, les tribunaux, les hôpitaux et, avec eux, la foi en la justice. Tu es la génération qu’on a forcée à partir, à chercher ailleurs le droit d’exister. Et pour ceux qui sont restés, on a dressé des murs de misère, d’humiliation et de silence.

Pourtant, ton histoire n’est pas qu’une tragédie. C’est aussi un testament. Car, malgré la répression, tu as chanté, enseigné, soigné, écrit. Tu as continué à croire, même dans la nuit.

Tu es cette flamme que rien n’a pu éteindre, ni la peur, ni la faim, ni les coups d’État, pas même les territoires perdus.

Aujourd’hui, les visages ont changé, mais le complot demeure. Il se nourrit de l’oubli, de la résignation, de la fatigue collective. On veut faire croire que tout cela n’a jamais eu lieu. Mais l’histoire se souvient: chaque génération trahie laisse des traces.

Et nous, spectateurs, de ton combat, nous savons que la dette envers toi est immense. Car c’est ton courage, ton audace, ta douleur même, qui nous rappellent ce que veut dire se lever pour un pays.

Alors, à toi, génération sacrifiée de 1990: pardon et merci.
Merci d’avoir porté la flamme jusqu’ici, malgré tout.
Merci d’avoir cru que la dignité valait plus que la peur.
Et pardon, pour n’avoir pas su te protéger.

Ton combat continue, dans nos voix, dans nos luttes, dans chaque rêve qui refuse de mourir.

Jean Mapou.