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Port-au-Prince ou le pays qui marche sur ses fesses

Des nouvelles de Port-au-Prince me parviennent comme les échos d’un songe fracassé. J’ai passé la soirée à écouter Syto dire Champ de Mars. Mon âme s’est décrochée, elle a quitté mon corps, et la voici qui erre, pieds nus, dans les entrailles de Port-au-Prince.

Daniel est rentré du Cap hier. Le front chargé, les yeux pleins d’un feu sans lumière. Il m’a soufflé les plaintes d’une ville en cavale, les soupirs d’un pays recroquevillé sur ses os.

Je devrais aller chercher des plumes de poule et un peu de terre noire. Me faire un égrégore. Un talisman de poussière. Pour me rappeler que j’ai encore une patrie même si cette terre n’a plus ni forme, ni corps, ni loi.

Il dit que Port-au-Prince s’est réfugiée là où l’air n’est pas encore une menace : entre Delmas 75 et Puits-Blain, comme une bête blessée repliée dans son dernier terrier.

Les bandits, eux, ont conquis les toits de Christ-Roi, plantant leurs drapeaux sur les hauteurs de la peur.

Même le ciel vacille.
Il dit que les murs du cimetière sont tombés. Que les morts, las d’attendre, se sont levés. De la rue Oswald Durand à Fleury Bathier, ils ont déserté leurs tombes pour venir juger les vivants.
Mais qui, ici, peut encore soutenir le regard d’un fantôme?

Montseigneur Guilloux est nue. Rue Alerte est devenue une veuve silencieuse. Plus un camion ne la traverse. Elle reste là, figée, guettant un retour qui n’aura pas lieu.

J’ai envie de revoir la rue Laraque. Ruelle Vilgrain me revient, éclat d’enfance. Et toi, rue Montalais, princesse d’antan, comment vas-tu, ma tendre oubliée?

Mais Port-au-Prince ne répond plus. Elle marche sur ses fesses, traînée par les morts, dans une procession sans fin, sans grâce, sans dignité.

Chaque jour, les invisibles m’invitent à leur messe obscure. Guedénibo m’attend. C’est à la rue des Arts Plastiques que je dois aller me rincer mon âme.

Trop de morts dans ma ville. Trop de silences qui hurlent.
Et les vivants?
Des morts qui respirent par accident.

Venlégédé! Bwa Loray!
Offrez-nous un dernier éclair.
Pas pour voir. Non.
Mais pour brûler ce qui reste
et recommencer.

Yves Carmel Lafortune
1er Juillet 2025
Fll.

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