À Gotchen Bernard, Legba du Dimanche! Merci pour la lumière !
Je n’ai pas vu Haïti sur la carte. Et pourtant, j’ai cherché longtemps, obstinément, comme on cherche une vérité au fond d’un labyrinthe.
Pour comprendre ce que mes yeux ont refusé de saisir, il m’a fallu remonter dans ma mémoire jusqu’au début des années 2000, précisément en 2004, lorsque le livre de Christopher Wargny, Haïti n’existe pas, enflammait les débats. Certains y trouvaient une provocation salutaire, d’autres s’en offusquaient, mais depuis, force est de constater que « Ti Mari n’est pas montée, ni elle n’est descendue » : elle reste figée, marquant le pas dans un immobilisme lancinant.
Samedi dernier fut un jour difficile. Je revenais de Wichita, ville sans liens directs avec la Floride ou New York, obligeant le voyageur à s’épuiser dans des escales interminables. Le steak de Houston, lourd et obstiné, m’a tenu éveillé tout au long du vol vers Fort Lauderdale. Et dans cette veille forcée, mes yeux guettaient.
J’ai vu Saint-Domingue. Mais Haïti ? Non.
Et pourtant, dans une étrange ambiguïté, j’ai aperçu Port-de-Paix, j’ai cru distinguer Jacmel et Jérémie, comme des mirages au bord de la mémoire. Comme si le pays existait dans le clair-obscur, dans la fissure entre la carte officielle et la carte intime des cœurs.
Depuis, les questions me hantent. Si Haïti n’existe pas, alors dans quel sang circulent mes veines ? Car je marche, mais le vide m’habite. J’avance, mais sans voix à qui confier ma stupeur. La parole s’est éteinte au pays, étouffée par l’argent qui a colonisé les cœurs et les âmes, tandis que l’esprit s’enfuit, exilé loin des ruines.
On peut dire ce qu’on veut, mais Haïti telle qu’elle est aujourd’hui semble être le terreau de toutes les maladies, un corps offert à cent plaies, un territoire de douleurs accumulées. Quinze mois déjà que je ne l’ai pas vue, et pourtant elle m’habite comme une obsession. Elle me hante, semblable à ce « forty deseases », cette maladie imaginaire que les ghettos de Port-au-Prince baptisaient autrefois karantiseyas. Une fièvre sans nom, faite de manque et de nostalgie, où le réel se confond avec le délire.
Haïti : invisible sur les cartes officielles, mais tatouée sur la peau de ma mémoire. Absente du ciel que survolent les avions, mais présente dans chaque nuit d’insomnie, dans chaque silence qui pèse, dans chaque rêve brisé qui cherche encore son chemin.
Yves Lafortune, Fort Lauderdale, le 23 Septembre 2025


