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Le pari risqué de Washington avec son Fils-Aimé !

Par Sonet Saint-Louis av

Certains juristes et professeurs de droit manipulent les concepts qu’ils emploient, souvent à l’emporte-pièce. Pourtant, il n’y a pas de connaissance scientifique sans théorie scientifique pour en constituer le pilier. En sciences, les mots renvoient à des termes, des vocables ou des concepts précis.

Or, en droit, les concepts sont indissociables d’une théorie juridique : chaque théorie du droit définit ses propres concepts, sa grille de lecture et sa structure de compréhension de la réalité. En Haïti, malheureusement, on a fini par tout galvauder — pouvoir monocéphale, pouvoir bicéphale, transition, etc. — au point de vider ces notions de leur sens.

Le concept de monocéphalisme est généralement rattaché au régime présidentiel, dans lequel l’ensemble du pouvoir exécutif est concentré entre les mains du président de la République, élu au suffrage universel. Dans un tel régime, l’exécutif est monocéphale : c’est le cas aux États-Unis, où le président exerce à la fois la fonction de chef de l’État et celle de chef du gouvernement.

Le système américain repose sur une séparation stricte des pouvoirs. Il correspond davantage à la théorie classique de la séparation des pouvoirs, telle qu’élaborée par Montesquieu. Aux États-Unis, le président ne peut dissoudre ni le Sénat ni la Chambre des représentants. De même, il n’est pas responsable devant les élus du Congrès. C’est le principe de l’irrévocabilité réciproque qui fonde le régime présidentiel, dont les États-Unis constituent un modèle emblématique.

Sans parlement, la fonction de premier ministre est anormale

En Haïti, la Constitution de 1987 a adopté un système démocratique fondé sur une séparation souple des pouvoirs, au sein duquel est apparue une originalité discutable : le président de la République ne peut pas renvoyer le Parlement, tandis que le Premier ministre est censé constituer son contrepoids. Ce dernier ne peut être révoqué que par le Parlement, devant lequel il est responsable. Or, dans le cas haïtien, le principe de la révocabilité réciproque — pilier du régime parlementaire, permettant un contrôle mutuel entre l’exécutif et le législatif — n’a pas retenu l’attention des constituants de 1987. Ceux-ci ont plutôt cherché à réduire la force du président au profit d’un renforcement de l’État de droit, en multipliant les freins afin de modérer le pouvoir présidentiel. Cette démocratie parlementaire, bien qu’ elle comporte certains problèmes, mais protège les citoyens contre l’ arbitraire des gouvernants et garantit que toutes les autorités agissent sous le respect de la loi.

Ces freins et contrepoids n’ont toutefois pas affaibli l’institution présidentielle. Le président de la République, au contraire, sous l’égide de la Charte de 1987, détient de réels pouvoirs.

Avec l’arrivée de Didier Fils-Aimé comme unique responsable au sein du pouvoir exécutif, on assiste pourtant à un retour du monocéphalisme en Haïti. Mais l’exécutif monocéphale, au sens strict, n’existe pas dans notre architecture constitutionnelle. Ce qui existe actuellement dans notre pays n’a pas de nom stabilisé : c’est un chaos institutionnel, structuré sous la forme d’un autoritarisme non régulé.

Or, si l’on se place du point de vue de la logique constitutionnelle de fonctionnement, notre régime est censé reposer sur trois principes articulés, qui forment un ensemble cohérent et s’équilibrent mutuellement :

La responsabilité du gouvernement devant le Parlement, ce qui implique un contrôle politique effectif et, au besoin, une sanction institutionnelle ;
La solidarité ministérielle, qui exige la collégialité des décisions et la responsabilité commune des ministres pour l’action gouvernementale ;
La dissolution, entendue comme la faculté — dans un système d’équilibre — de renvoyer le Parlement au suffrage populaire afin de trancher une crise politique majeure et de rétablir la légitimité par l’arbitrage des électeurs.
Sans ces mécanismes (ou lorsqu’ils sont neutralisés), l’exécutif cesse d’être encadré par le droit et se met à fonctionner selon une logique de fait : il ne gouverne plus dans un régime, il gouverne au-dessus du régime.

Les ministres, collaborateurs ou décideurs?
Il est juridiquement et constitutionnellement anormal d’affirmer que le Premier ministre gouverne avec le Conseil des ministres, puisque l’article qui organise la vacance présidentielle n’est ni valable ni applicable à un chef de gouvernement non désigné par un chef d’État élu et dont la déclaration de politique générale n’a pas été ratifiée par les Chambres.

Avec cette nouvelle gouvernance, comme ce fut le cas avec le Dr Ariel Henry, les ministres qui font partie du cabinet de Fils-Aimé ne sont pas des gouvernants, mais de simples collaborateurs qu’il peut révoquer à volonté. Les ministres ne partagent pas la responsabilité politique avec Fils-Aimé, qui exerce à la fois des compétences distinctes et séparées du Président et celles prévues pour le Premier ministre. Le principe de la solidarité ministérielle disparaît dans ce type de gouvernance. Or, celui-ci exige que les décisions soient prises de manière collégiale lors du Conseil des ministres, présidé par le Président de la République.

Comment un Premier ministre de facto, sans vacance déclarée, peut-il présider le Conseil des ministres, la plus grande instance politique du pays, où sont délibérées les grandes décisions de l’État ? Dire que le Conseil des ministres est convoqué sous l’autorité du Premier ministre, c’est reconnaître qu’un ministre ne peut être désapprouvé que par les Chambres. Où est le Parlement ? Le Conseil du gouvernement n’est réuni que pour assurer le suivi ou évaluer l’action gouvernementale. Tout désaccord profond provenant d’un ministre sur une question fondamentale entraîne automatiquement la démission de celui-ci. Le principe de la collégialité exige que toutes les décisions prises en Conseil des ministres soient exécutées par tous les ministres : même si un ministre s’y est opposé personnellement, il doit les appliquer. C’est le principe de la solidarité.

Ne tentez pas de bercer la population par des paroles fallacieuses. L’action américaine n’a pas déstabilisé le régime en place. Le CPT était contraint de rester jusqu’à la fin de son mandat. Les parties prenantes qui étaient au CPT conservent leur mainmise sur l’administration publique à travers le cabinet ministériel, les directions générales ainsi que la diplomatie. Aucun membre du gouvernement n’a démissionné ni n’a été rappelé par son parti. Elles acceptent la tutelle imposée par Washington. Cessons donc la démagogie ! Les Américains n’agissent pas seuls : c’est le moins qu’on puisse constater.

Donc, le niveau de confort politique que reçoit Fils-Aimé de l’international est le même que celui qu’avait le Dr Ariel Henry à une époque. Pourtant, il avait été évacué du pouvoir et fut remplacé par un CPT qui a terminé sa course dans la honte. Dans le contexte actuel, la classe politique n’a pas vraiment de problème avec la formule utilisée par les Américains pour remettre la totalité du pouvoir entre les mains d’un homme. Ces leaders qui critiquent Fils-Aimé auraient tout simplement souhaité être à sa place. Ils auraient voulu être, eux aussi, le « fils aimé » de Washington. Leur rêve, ce n’est pas la démocratie à laquelle nous croyons. Leur dessein, c’est d’avoir de l’argent facile, sans effort, pour combler un manque de valeur personnelle. Ce sont des ennemis intérieurs qui travaillent depuis longtemps pour le compte d’intérêts étrangers. Ils tiennent un discours progressiste, nationaliste, anti-impérialiste, mais, en réalité, ils sont dépourvus de conscience nationale. Le temps les a tous démasqués.

Le pouvoir qu’exerce Fils-Aimé a été délégué par les États-Unis pour accomplir des actions précises. Il est donc important de savoir en quoi consiste cet agenda, car tout se situe en dehors du cadre légal, républicain et démocratique. Le nouvel homme fort du pays a déclaré qu’il ne remettra pas le pouvoir tant qu’un gouvernement issu des élections ne sera pas établi. Son gouvernement de facto semble ne se fixer aucune limite dans le temps. Tout comme ses contraintes ne sont que sa volonté, sa morale ou son tuteur américain.

Or, une transition se définit dans un temps limité par la loi. Ce temps limité doit être le fruit d’un consensus politique. Ce n’est pas le décret qui donnera naissance au consensus, mais l’inverse. Le consensus est un fait politique appelé à être encadré par le droit. Donc, sans limitation du mandat de la transition, le Premier ministre se trouve dans une situation d’éternel présent, échappant aux contraintes du temps (présent, passé et futur). On s’éloigne du droit de la transition pour tomber dans une métaphysique pure, alors que la finalité du premier repose sur une rupture constitutionnelle et des réformes, incluant éventuellement une nouvelle Constitution.

En effet, si le pouvoir de facto actuel décide d’organiser des élections sous le régime de 1987, cela signifie que nous n’étions pas dans une transition politique, mais dans une situation de rupture ou d’interruption de l’ordre constitutionnel et démocratique, occasionnée par une force majeure ou un coup d’État. Car sans inclusivité des divers groupes dans la gestion du pouvoir ou dans le processus décisionnel, il n’y a pas de transition.

La situation actuelle étant ce qu’elle est, sans l’implication du peuple, il y a risque de sombrer dans l’arbitraire et l’autoritarisme du côté des gouvernants, et dans une perte du sens du réel. Les activités restreintes de quelques intellectuels, aussi pertinentes soient-elles, ne pourront jamais, à elles seules, faire bouger les lignes. L’engagement des masses est crucial pour provoquer le changement et assurer la réussite de toute action politique. Seul le peuple possède la résilience et la force nécessaires pour garantir le succès d’une entreprise. Une transition sans délai, sans inclusivité, sans accord politique, sans reformes structurelles ou constitutionnelles et sans peuple n’est pas une transition : c’est une confiscation du pouvoir, habillée en promesse d’élections.

Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des Sciences économiques de l’ Université d’ État d’Haiti.
Professeur de philosophie
Université du Québec à
Montréal
sonet.saintlouis@gmail.com

𝐇𝐚𝐢̈𝐭𝐢 𝐞𝐬𝐭 𝐫𝐢𝐜𝐡𝐞 𝐞𝐧 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐟𝐞𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥’𝐄́𝐭𝐚𝐭, 𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐩𝐚𝐮𝐯𝐫𝐞 𝐞𝐧 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐟𝐞𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐝’𝐄́𝐭𝐚𝐭.

𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠

J’emprunte cette affirmation à une très proche amie. Je la prends pour mienne avec tristesse. Elle ne procède ni d’un pessimisme d’humeur ni d’une rhétorique de découragement. Elle part d’un constat empirique : les institutions haïtiennes fonctionnent avec des titulaires, rarement avec des responsables historiques, figures devenues exceptionnelles à l’image d’un Rosny Smarth. Les postes sont occupés ; la fonction d’État, elle, demeure vacante.

Dans un État stabilisé, l’institution précède la personne. En Haïti, la personne précède l’institution, parfois même la remplace. Les ministères ne constituent pas des structures continues dotées de mémoire administrative ; ils servent de territoires temporaires confiés à des gestionnaires de circonstance. Chaque changement de titulaire dans un ministère équivaut à une réinitialisation. Les politiques publiques n’atteignent alors jamais la phase cumulative et les décisions ne s’inscrivent pas dans une temporalité longue.

Dans l’administration publique haïtienne, le fonctionnaire n’est pas socialisé par l’institution ; c’est l’institution qui s’adapte au tempérament du fonctionnaire. L’administration cesse ainsi d’être un appareil rationnel-légal pour prendre la forme d’un réseau d’initiatives personnelles. L’autorité circule entre individus et non entre fonctions.

Un homme d’État ne se définit ni par son rang ni par sa visibilité médiatique. Il se définit par sa relation au temps collectif. Il agit dans une durée qui excède son mandat et accepte que l’œuvre survive à son nom. Or le champ politique haïtien privilégie la présence sur la projection. La priorité correspond à l’occupation de la position plutôt qu’à la transformation de la structure. Les décisions sont courtes, conçues pour l’urgence immédiate. Les responsabilités demeurent diffuses, chaque acteur agissant dans son périmètre sans architecture d’ensemble. Les mémoires institutionnelles restent absentes : l’État oublie ses propres actes.

La gestion des affaires publiques haïtiennes regorge d’acteurs politiques, d’experts, de techniciens, de commissions et de conseils ; pourtant la continuité stratégique ne s’installe pas. On rencontre souvent des professionnels de l’appareil administratif ; on rencontre plus rarement des architectes du devenir national.

Lorsque l’État ne produit plus de cohérence interne, la rationalité politique se déplace hors de lui. La décision formelle demeure locale, la décision effective circule ailleurs. Ce phénomène n’est pas d’abord diplomatique, il est institutionnel. Un État incapable d’accumuler de la décision délègue mécaniquement sa prévisibilité. Se forme alors une structure singulière : souveraineté juridique interne, rationalité stratégique externe. Les gouvernements administrent le présent pendant que la trajectoire se négocie dans des espaces de stabilité extérieurs. Le pays possède un pouvoir public, mais pas un centre politique autonome.

Une grande partie de l’élite administrative agit avec compétence technique. Budgets préparés, programmes annoncés, réunions tenues, rapports rédigés. Pourtant la gouvernance ne s’installe pas. La gestion organise l’activité ; la gouvernance organise la finalité. Dans le cas haïtien, l’appareil produit des opérations sans produire de direction. Il agit sans orienter. L’action publique correspond alors à une succession d’urgences plutôt qu’à la construction d’un horizon commun.

La formule initiale prend alors tout son sens. Le pays dispose d’hommes et de femmes dans l’État : compétents, instruits, parfois sincèrement engagés. Ce qui manque n’est pas l’intelligence individuelle mais la conscience historique de fonction. Être dans l’État consiste à exercer une charge ; être d’État consiste à porter une continuité. Le premier agit dans le mandat, le second agit dans la durée nationale. L’un administre une période, l’autre construit une époque. La formation sociale et politique valorise la conquête de la position bien davantage que la fabrication de la permanence institutionnelle. La réussite correspond au registre personnel, l’œuvre collective reste inachevée.

Haïti ne souffre donc pas d’un déficit d’acteurs publics mais d’un déficit d’incarnation institutionnelle. Les postes existent, les compétences existent, les initiatives existent. Ce qui demeure fragile, c’est la capacité de transformer l’exercice du pouvoir en continuité d’État. La formule n’exprime ni colère ni fatalisme. Elle décrit une asymétrie : abondance d’occupants, rareté de bâtisseurs. Le jour où la fonction primera sur la personne, l’administration cessera d’être une succession de passages afin de constituer une mémoire active.

𝑅𝑜𝑠𝑛𝑦 𝑆𝑚𝑎𝑟𝑡 𝑓𝑢𝑡 𝑢𝑛 𝑃𝑟𝑒𝑚𝑖𝑒𝑟 𝑚𝑖𝑛𝑖𝑠𝑡𝑟𝑒 ℎ𝑎𝑖̈𝑡𝑖𝑒𝑛 (1996-1997), 𝑒́𝑐𝑜𝑛𝑜𝑚𝑖𝑠𝑡𝑒 𝑑𝑒 𝑓𝑜𝑟𝑚𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛, 𝑟𝑒𝑐𝑜𝑛𝑛𝑢 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑢𝑛𝑒 𝑝𝑟𝑎𝑡𝑖𝑞𝑢𝑒 𝑠𝑜𝑏𝑟𝑒 𝑑𝑢 𝑝𝑜𝑢𝑣𝑜𝑖𝑟 𝑒𝑡 𝑢𝑛𝑒 𝑐𝑜𝑛𝑐𝑒𝑝𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑖𝑛𝑠𝑡𝑖𝑡𝑢𝑡𝑖𝑜𝑛𝑛𝑒𝑙𝑙𝑒 𝑑𝑒 𝑙’𝑎𝑢𝑡𝑜𝑟𝑖𝑡𝑒́ 𝑝𝑢𝑏𝑙𝑖𝑞𝑢𝑒.

États-Unis: La juge ayant bloqué la fin du TPS pour les Haïtiens objet de menaces

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Par Jean Mapou

Washington.— La décision d’une juge fédérale américaine de maintenir le Statut de Protection Temporaire (TPS) en faveur de plus de 300 000 ressortissants haïtiens a déclenché une tempête politique aux États-Unis, exposant la magistrate à des menaces personnelles et à une vague de critiques virulentes.

Nommée par l’ancien président Joe Biden et née en Uruguay, la juge fédérale Ana C. Reyes a confirmé, lors d’une audience tenue le 12 février à Washington, son refus de lever le blocage empêchant l’administration de Donald Trump de mettre un terme aux protections migratoires accordées aux Haïtiens.

Selon plusieurs médias américains, dont le Miami Herald, la magistrate a révélé avoir reçu des messages menaçants adressés à son cabinet et relayés sur les réseaux sociaux. Certains visaient explicitement sa décision judiciaire, mais aussi son orientation sexuelle et ses origines d’immigrée, dans un climat de polarisation extrême autour des questions migratoires.

Une décision scrutée par la diaspora haïtienne

En suspendant la fin du TPS, la juge a provisoirement empêché ce qui aurait pu constituer l’une des plus importantes vagues de retours forcés vers Haïti de ces dernières années. Créé après le séisme dévastateur de 2010, puis régulièrement renouvelé en raison de l’instabilité politique et sécuritaire persistante, le programme permet à ses bénéficiaires de travailler légalement et de vivre sans crainte d’expulsion.

Dans le sud de la Floride, où réside une importante communauté haïtienne, la décision a été accueillie avec soulagement. De nombreux bénéficiaires vivent aux États-Unis depuis plus d’une décennie. Ils paient des impôts, dirigent des entreprises, travaillent dans les hôpitaux, les écoles, la construction ou les services essentiels, tout en soutenant financièrement leurs proches restés en Haïti.

Pour ces familles, la fin du TPS aurait signifié la perte immédiate du droit au travail, une précarisation brutale et le risque d’un retour vers un pays en proie à une crise sécuritaire majeure, marquée par la violence des gangs et l’effondrement des institutions publiques.

Un bras de fer judiciaire à forte charge politique

Au-delà du cas haïtien, l’affaire illustre la tension persistante entre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire sur la politique migratoire fédérale. Certains responsables politiques estiment que la juge n’a fait qu’exercer son rôle constitutionnel de contrôle de la légalité des décisions administratives. D’autres dénoncent, au contraire, une immixtion du judiciaire dans un domaine relevant, selon eux, de la prérogative exclusive de l’exécutif.

Ce contentieux met en lumière la pression croissante qui s’exerce sur les tribunaux fédéraux dans les dossiers d’immigration à haute intensité politique. Il révèle également la fragilité du débat public américain sur ces questions, où les décisions de justice deviennent rapidement des symboles idéologiques, voire des cibles personnelles.

La suspension prononcée par la juge ne constitue toutefois pas une issue définitive. Le dossier pourrait être examiné en appel, prolongeant une bataille judiciaire qui s’annonce déterminante pour l’avenir de centaines de milliers de familles.

En attendant, les bénéficiaires haïtiens du TPS conservent leur autorisation de travail et leur protection contre l’expulsion. Pour eux, il ne s’agit pas d’un simple sursis juridique, mais de la possibilité de poursuivre une vie construite aux États-Unis, tout en maintenant un lien vital avec Haïti.

Jean Mapou / Le Relief

Carnaval national 2026 : le gouvernement opte pour une formule décentralisée sans désignation de ville ni zone interdite

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Par Gesly Sinvilier

Port-au-Prince, le 13 février 2026.- Les informations faisant état d’une interdiction du carnaval dans l’aire métropolitaine sont « infondées », selon les autorités. Contacté par téléphone, le secrétaire d’État à la Communication, Bendjy Tilias, a formellement démenti ces rumeurs et assuré que les festivités carnavalesques se tiendront cette année sur l’ensemble du territoire national.

D’après le responsable gouvernemental, aucune décision n’a été prise pour restreindre l’organisation des activités liées aux jours gras dans la région métropolitaine. Au contraire, le gouvernement entend maintenir la tradition du carnaval tout en laissant une marge d’organisation aux collectivités locales.

Toujours selon le Secrétaire d’Etat, aucune commune n’a été officiellement désignée pour accueillir le Carnaval national. Cette formule centralisée ne sera donc pas appliquée cette année. À la place, les autorités ont opté pour une approche décentralisée : chaque municipalité sera encouragée à organiser son propre carnaval.

Pour soutenir cette démarche, une subvention sera accordée aux différentes communes afin de les aider à mettre en place leurs festivités. Cette mesure vise à favoriser une participation plus large des collectivités territoriales et à répartir les activités carnavalesques à travers le pays.

Le secrétaire d’État à la Communication a par ailleurs appelé la population à ne pas se fier aux informations non vérifiées circulant sur les réseaux sociaux et à se référer en priorité aux communications officielles. Il a souligné que d’éventuelles dispositions d’encadrement ou de sécurité seront précisées par les autorités compétentes si nécessaire.

En attendant, le gouvernement confirme que le carnaval reste maintenu et que les préparatifs peuvent se poursuivre dans les différentes communes du pays.

Gesly Sinvilier / Le Relief

L’OIF exhorte les acteurs haïtiens à s’unir en vue d’un accord politique

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Par Gédéon Delva

Une semaine après la fin du mandat du conseil présidentiel de transition l’Organisation Internationale de la Francophonie(OIF) réagit. À travers un communiqué rendu public, l’OIF exhorte les acteurs haïtiens à opter pour une solution inclusive à travers un accord politique pendant que le pouvoir est provisoirement exercé par le Conseil des Ministres. Elle souligne que l’absence d’un accord politique élargi peut fragiliser cette troisième de la transition.

L’organisation relève que les divisions au sein de la classe politique continuent de freiner l’émergence d’un cadre consensuel.
Elle souligne ainsi la nécessité d’un tel accord pour la stabilité institutionnelle et l’amélioration des conditions de vie de la population.
Face à cette situation, Elle encourage les acteurs nationaux à dépasser les intérêts partisans afin de parvenir à une entente durable.

L’institution francophone en a profité pour renouveler son soutien à Haïti en facilitant la mise en place de la Force de Répression des Gangs (FRG).

Soulignons que l’OIF est une structure qui regroupe 90 États et gouvernements. 53 membres, 5 membres associés et 32 observateurs.

Gédéon Delva / Le Relief

Un nouvel espace culturel en préparation aux Cayes : la Fabrique des Arts une nouvelle éclosion

Par Jean Wesley Pierre

Le lancement officiel de la Fabrique des Arts a été annoncé le mercredi 11 février 2026 lors d’une conférence de presse tenue à Port-au-Prince. Ce projet culturel, appelé à s’implanter aux Cayes, vise à renforcer la création artistique, la formation et les échanges culturels dans l’ensemble du Grand Sud.

Portée par la Fondation Connaissance et Liberté (FOKAL) dans le cadre du projet Tanbou, l’initiative bénéficie du soutien de l’Agence Française de Développement (AFD) et de l’Institut français. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de structuration des industries culturelles et créatives en Haïti.

Lors de la présentation, Élisabeth Pierre-Louis Augustin, directrice des programmes à la FOKAL, a rappelé l’importance de la culture dans les dynamiques sociales et économiques :

« La culture est un levier important pour le développement »,

soulignant que la Fabrique se veut avant tout :

« un lieu de création, de transmission et de rencontre », fondé sur la conviction que « la culture est un droit et rassemble ».

Le projet réunit plusieurs acteurs culturels haïtiens, notamment le Centre d’Art, la Brigade d’Intervention Théâtrale (BIT-Haïti) et l’Association Quatre Chemins. Il trouve son origine dans une convention de financement signée le 9 novembre 2022 entre l’ancien ambassadeur de France en Haïti, Fabrice Mauriès, l’AFD et la FOKAL. Initialement envisagée à Port-au-Prince, l’implantation a été réorientée vers Les Cayes en raison du contexte sécuritaire, rendant difficile l’ouverture prévue dans la capitale.

Le Centre d’Art, institution majeure dans la promotion des arts visuels, joue un rôle important dans la conception du projet. Son directeur exécutif, Allenby Augustin, s’est dit enthousiaste :

« Le Centre d’Art est heureux de participer à la création de ce nouvel espace culturel »,

rappelant la rareté actuelle de lieux fonctionnels dédiés aux arts vivants.

Sur le terrain, la coordination locale est assurée par Michelle Lemoine, qui insiste sur la nécessité d’un ancrage territorial solide. Elle explique être :

« en train d’essayer de [s’]enraciner aux Cayes, rencontrer des gens du milieu artistique, les écouter et comprendre comment ça fonctionne ici » afin de développer avec eux « quelque chose de beau et de fédérateur ».

Plusieurs partenaires institutionnels étaient présents lors de la conférence, dont Radhia Oudjani, directrice pays de l’AFD, ainsi que Guy Régistre pour le Festival Quatre Chemins. Des structures comme la BIT-Haïti et Tamise, dirigée par Garry Lubin, participent également à la mise en œuvre du projet.

La construction de la Fabrique des Arts devrait s’étendre sur quatre ans. À terme, ce nouvel espace ambitionne de devenir un outil structurant pour la création et la diffusion artistique dans le Grand Sud, favorisant les échanges entre artistes, institutions culturelles et communautés locales.

Jean Wesley Pierre / Le Relief

Haïti-Transition politique: Le Collectif du 4 Décembre presse le Premier ministre d’instaurer une Chambre de Contrôle

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Par Jean Mapou

PORT-AU-PRINCE.— Dans un contexte de recomposition du pouvoir exécutif marqué par le retrait du Conseil Présidentiel de la Transition (CPT) et la fin du dispositif exécutif bicéphale, le Collectif du 4 Décembre 2013 appelle le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé à mettre en place, sans délai, une Chambre de Contrôle de la Transition (CCT).

Dans une correspondance officielle adressée au chef du gouvernement, le Collectif estime que l’instauration d’une gouvernance désormais monocéphale place l’Exécutif dans une situation exceptionnelle, lourde de responsabilités et de risques pour l’équilibre institutionnel. Évoquant l’absence prolongée d’institutions constitutionnelles fonctionnelles, la crise de confiance généralisée et les menaces persistantes sur la souveraineté nationale, l’organisation affirme qu’il est urgent de doter le pays d’un mécanisme crédible de régulation démocratique.

Déjà rendue publique le 22 janvier 2026 en collaboration avec plusieurs organisations de la société civile, dont l’Ordre des défenseurs des droits de l’Homme (ORDEDH), la proposition de création d’une Chambre de Contrôle de la Transition se veut, selon ses promoteurs, une réponse structurelle et non conjoncturelle. L’objectif affiché: prévenir les dérives liées à la concentration prolongée des pouvoirs exécutifs et instaurer des garde-fous institutionnels adaptés à la période transitoire.

Le Collectif met particulièrement en garde contre les risques inhérents à la concentration des ministères, notamment régaliens, sous l’autorité directe d’une seule personnalité. Une telle configuration, même dictée par des circonstances exceptionnelles, pourrait fragiliser les mécanismes de contrôle, accroître les zones d’opacité et exposer l’État à des dérives préjudiciables à l’intérêt général, soutient-il.

La Chambre de Contrôle de la Transition serait conçue comme un espace démocratique structuré, dédié au suivi et à l’évaluation de l’action gouvernementale. Elle viserait à renforcer la transparence, la reddition de comptes et la participation citoyenne. En obligeant ministres et hauts responsables à rendre publiquement compte de leurs décisions, de l’utilisation des ressources publiques et des résultats obtenus, la CCT contribuerait, selon le Collectif, à restaurer la confiance entre l’État et la population.

Au-delà de sa fonction de contrôle, cette instance serait également appelée à servir de cadre permanent de dialogue entre le gouvernement et les forces vives de la nation. Elle pourrait, d’après ses promoteurs, prévenir les tensions sociales et désamorcer d’éventuelles crises de légitimité en inscrivant l’action gouvernementale dans une dynamique d’écoute et de responsabilité.

S’adressant directement au Premier ministre, le Collectif souligne que l’Histoire retiendra le choix qu’il fera dans cette période charnière : gouverner sans contrepoids institutionnels suffisants ou opter pour la transparence et le contrôle démocratique. L’instauration de la CCT constituerait, selon ses termes, un signal fort en faveur de la moralisation de la vie publique et de la protection des intérêts supérieurs de la nation.

Le Collectif du 4 Décembre 2013 renouvelle avec fermeté son appel à la création de cette Chambre, qu’il considère désormais comme indispensable à la lutte contre la corruption, à la consolidation de la gouvernance démocratique et à la sauvegarde de la souveraineté nationale dans un contexte de transition particulièrement fragile.

Jean Mapou / Le Reilef

Le CSPJ rappelle aux magistrats leur stricte obligation de neutralité politique

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Par Gesly Sinvilier

Le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) a publié, le 10 février 2026, une résolution rappelant avec fermeté aux magistrats haïtiens leur obligation stricte de neutralité politique et de réserve dans l’exercice de leurs fonctions. À travers cette résolution, l’organe de gouvernance du système judiciaire entend réaffirmer les principes fondamentaux d’indépendance et d’impartialité qui doivent guider l’action des juges à tous les niveaux de juridiction.

S’appuyant sur la Constitution de la République d’Haïti, la loi créant le CSPJ, le Statut de la magistrature ainsi que le Guide de déontologie du magistrat, la résolution met en avant la nécessité de protéger la crédibilité de l’institution judiciaire dans un contexte national sensible.
Le Conseil souligne que tout engagement politique de la part d’un magistrat est de nature à compromettre son impartialité et à fragiliser la confiance des justiciables envers la justice.

Dans son article premier, le texte rappelle explicitement que les magistrats doivent s’abstenir de toute participation aux activités politiques et se tenir en dehors des arènes partisanes. Cette exigence concerne l’ensemble du corps judiciaire, sans distinction de grade ni de juridiction. L’objectif affiché est de prévenir toute confusion entre fonction judiciaire et militantisme politique.

L’article 2 renforce cette position en étendant l’obligation de réserve aux comportements, déclarations publiques et actions susceptibles de porter atteinte à l’image, à la dignité ou à l’impartialité de la justice. Le CSPJ insiste ainsi sur la responsabilité individuelle des magistrats dans la préservation de la réputation de l’institution.

Enfin, l’article 3 précise que tout manquement à ces obligations expose son auteur à des sanctions disciplinaires, conformément aux dispositions légales en vigueur. Par cette mesure, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire envoie un signal clair : la neutralité politique des magistrats n’est pas seulement un principe éthique, mais une exigence réglementaire assortie de conséquences.

Adoptée dans un contexte particulier où des noms de juges étaient cités pour prendre la tête de l’exécutif au lendemain du 7 février dernier, cette résolution s’inscrit dans une démarche de renforcement de la déontologie judiciaire et de consolidation de la confiance du public dans l’appareil de justice. Elle intervient à un moment où la question de l’indépendance des institutions demeure au cœur des préoccupations.

Gesly Sinvilier / Le Relief

Port-au-Prince : Une nouvelle commission municipale installée pour assurer la transition

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Par Jean Valdonel CONSTANT

Le Ministre de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales Paul Antoine BIEN-AIMÉ et le Directeur Général du MICT, Pierre Canisius GUIGNARD, ont procédé dans l’après-midi du mercredi 11 février 2026 à l’installation officielle d’une nouvelle commission municipale chargée de gérer les intérêts de la capitale jusqu’aux prochaines élections.

Nommée par Arrêté du 7 février 2026 sous l’égide du Conseil des Ministres, la Commission est composée de Yves Andrel SALOMON (Président), Dorothé Ignace MOREL et Esther CINÉAS, membres. La cérémonie s’est tenue au local du MICT, à Delmas 60, en présence de plusieurs hauts cadres de l’institution.

Selon le ministre Bien-Aimé ce changement vise à répondre aux attentes légitimes de la population et à garantir un service public plus efficace dans un contexte particulièrement sensible pour Port-au-Prince. La nouvelle équipe aura la responsabilité de stabiliser la gestion municipale, tout en accordant une attention prioritaire aux couches les plus vulnérables, notamment les déplacés internes.

Au-delà du caractère protocolaire de l’installation, ce changement marque une nouvelle étape dans la gouvernance locale de la capitale. Reste à savoir si cette commission saura transformer les engagements annoncés en actions concrètes, capables de redonner souffle et dignité à Port-au-Prince, en attendant le verdict des urnes.

Que nous réserve l’après 7 février 2026 avec Didier Fils-Aimé ?

Par Sonet Saint-Louis av

Ce samedi 7 février 2026, sans élections, une passation de pouvoir s’est déroulée à la Villa d’Accueil entre le Conseil présidentiel de transition (CPT) et Didier Fils-Aimé, conformément aux injonctions des États-Unis, après constat de la caducité de l’accord politique ayant créé cette instance exécutive. Une nouvelle gouvernance s’installe par délégation de Washington, désormais maître d’œuvre de la politique chez nous.

Le ralliement autour du nouvel homme fort ne devrait pas tarder, puisque l’acteur dominant — celui qui contrôle tout — a tranché. Il n’y a plus de retour en arrière possible. C’est plié !

Les navires américains présents dans la rade de Port-au-Prince seraient une démonstration de force destinée à dissuader d’éventuels fauteurs de troubles politiques, que les États-Unis disent vouloir réprimer avec la plus grande rigueur. Derrière cette démonstration de force, dans un pays où l’armée et la police sont déjà sous contrôle, que cache cette diplomatie de la canonnière ? Pourquoi contraindre ou menacer quelqu’un qui se trouve déjà dans une situation de soumission permanente ?

L’arrivée — le retour, ou le maintien — de Didier Fils-Aimé, qui détient désormais un pouvoir total, sans contrepoids ni contrôle, marque la fin inéluctable d’une classe politique reléguée au musée du passé.

La messe est dite !
Quarante ans après le départ des Duvalier, la réalité parle plus fort que n’importe quel narratif. Nous sommes face à un constat de faillite et de fin de cycle. La messe est dite, et la suite est déjà écrite : les prochaines élections donneront naissance à une autre classe politique. L’ancienne est jugée inefficace et se révèle incapable de se renouveler.

Le CPT part la queue entre les jambes, en laissant derrière lui un nouveau monstre bicéphale, exerçant à la fois les compétences du président de la République et celles du Premier ministre. Fils-Aimé saura-t-il nous surprendre ?

En tout cas, il est un fait que l’exercice d’un tel pouvoir — comme celui qu’a détenu le Dr Ariel Henry, retenu aux États-Unis depuis sa révocation — ne peut être ni complexe ni compliqué. Car tout pouvoir monstrueux, sans limite, est associé à l’excès. Le pouvoir n’est jamais sage : sa caractéristique est la démesure. Pour contenir sa violence originelle, il faut un système de freins et de contrepoids. C’est la seule façon d’éviter l’excès et l’arbitraire, ce que Montesquieu appelle une intelligence des relations, afin de garantir la stabilité de l’État.

Nous sommes dans une situation où, en l’absence de garde-fous, toutes les institutions indépendantes seront soumises à l’autorité du Premier ministre. En réalité, son seul pouvoir de contrôle sera l’administration étatsunienne, autorité ultime, inconditionnée, au sommet de la direction d’Haïti. Alix Didier Fils-Aimé gouvernera tout et ne dépendra que de la volonté du gouvernement américain. C’est la nouvelle réalité, marquée par une prise en charge politique d’Haïti par les États-Unis d’Amérique.

Le CPT laisse donc le Premier ministre seul aux commandes de l’État. Pourtant, le bricolage juridique dont est issu cet exécutif avait prévu une gouvernance à deux têtes. L’acceptation d’une telle situation de déséquilibre, imposée par le rapport de force, a finalement obligé le coordonnateur du Conseil présidentiel de transition, Laurent Cyr — timide au départ, monstre à la fin, pour reprendre un confrère — à transférer la totalité du pouvoir exécutif à Didier Alix Fils-Aimé, son subordonné. Rien d’étonnant : on se rappelle que ce Conseil présidentiel avait été nommé par arrêté, signé par M. Boisvert, qui faisait office de Premier ministre a.i.

Ajustons maintenant notre stratégie !
Dans les deux cas, le droit n’y est pas. Ne devrions-nous pas reconnaître cette situation de dépendance afin d’ajuster notre stratégie ? Ce rapport de force, il faut le rationaliser : soit en s’organisant pour la conquête du pouvoir par les urnes, soit en acceptant de coopérer avec cette gouvernance imposée, tout en cherchant à la rendre plus humaine.
La fonction de Premier ministre a été créée pour servir de contrepoids au président. L’attelage présidence–primature répondait à une nécessité de pondération et de modération du pouvoir présidentiel : un système d’entraînement où l’un ne peut avancer sans l’autre.

Sans président de la République, Alix Fils-Aimé exercera non seulement la totalité du pouvoir exécutif, mais aussi des prérogatives normalement dévolues au Parlement. Il gouvernera par décrets pris en Conseil des ministres sur des questions d’intérêt général. Les institutions — armée, police, justice, ainsi que la diplomatie — seront placées sous son autorité. Il sera à la fois chef de l’État et chef du gouvernement.

Une telle compétence était attribuée au président de la République dans le projet — avorté — de nouvelle Constitution présenté par le CPT. Nous assistons donc à un retour à une forme de présidentialisme autoritaire, sans responsabilité politique effective, puisque le pouvoir législatif est dysfonctionnel. Quant à la justice, contrairement au modèle français, elle constitue en Haïti un pouvoir dont la fonction s’inscrit dans la souveraineté nationale et en partage l’unité avec les deux autres pouvoirs.

La souveraineté n’est pas un concept uniquement juridique : elle est d’abord politique, puis encadrée par le droit constitutionnel. Dire, comme le Dr Guichard Doré, que les fonctions politiques appartiennent aux politiques et les fonctions judiciaires aux juges, c’est méconnaître la Constitution de 1987, souvent mal interprétée. Les juges ne participent pas à la politique active, mais ils exercent des fonctions à portée politique.

À travers la Cour de cassation, le pouvoir judiciaire est établi comme un pouvoir d’équilibre : il corrige les actes du Parlement par le contrôle de constitutionnalité et contrôle ceux de l’administration en vérifiant leur régularité. En effet, les décisions de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) peuvent faire l’objet d’un pourvoi en cassation.

Ainsi, le véritable pouvoir d’équilibre institué par la Constitution est la justice, qui bénéficie, au même titre que les deux autres pouvoirs, d’une légitimité démocratique et populaire : un pouvoir délégué, consenti.

L’instabilité politique dans laquelle nous vivons depuis quatre décennies ne provient pas de la faiblesse du texte fondateur de 1987, mais du fait que les acteurs qui prétendent nous gouverner le méconnaissent. Plus la crise s’installe, plus la médiocrité des élites se révèle. « Une élite engluée dans l’illégalité et les trafics de tous genres », écrit Pierre-Raymond Dumas, professeur et journaliste de renom dans un article paru dans Le Nouvelliste « Le diagnostic de Leslie Manigat trente ans après ». Relire Leslie Manigat pour notre salut collectif : voilà une confession intellectuelle majeure, venue d’une haute plume — celle d’un homme qui, mieux que beaucoup d’autres, a examiné les quarante dernières années, dominées par une transition devenue circulaire, profitable aux profiteurs et aux criminels de toute espèce.

Qu’on l’admette ou non, une nouvelle réalité est née le 7 février 2026. Le pouvoir personnel que prend aujourd’hui Fils-Aimé est, en réalité, un cadeau. Il faut le reconnaître : ce n’est pas lui qui a produit cette situation, mais la classe politique, par son incompétence.

Une fois encore, la nation se réveille avec un homme qui n’a pas été élu par les citoyens, mais qui se trouve en position de dominer l’État et la scène politique grâce à un soutien extérieur déterminant. Il bénéficie d’une prééminence que n’encadre ni une loi, ni un accord politique. Il n’en a peut-être même pas besoin, puisque la position américaine tranche en sa faveur.

Son emploi du temps sera consacré, soulignent certaines analyses, à l’exécution d’un agenda déjà préétabli. Sommes-nous face à une forme de colonisation par les élites, ou le monstre bicéphale va-t-il nous surprendre ? Deviendra-t-il, en nouveau madré, triomphateur du conflit CPT–primature, un dirigeant alliant compétence et intégrité ? Ou sera-t-il le monstre d’un autre ordre qui revalorise tout?

Pour ma part, c’est le temps du recul : laisser reposer le clavier de l’ordinateur, reprendre souffle, et retrouver de l’énergie intellectuelle et civique par la relecture de « La crise haïtienne contemporaine » de Leslie Manigat — une œuvre que Pierre-Raymond Dumas juge suffisamment riche pour éclairer pleinement la crise actuelle. En écho à son dernier article sur l’œuvre de Manigat, je lui poserais une question : comment lire Manigat, et surtout comment faire accepter ses conclusions, dans cet univers haïtien malsain, en pleine régression, dominé par des pensées creuses, stériles et médiocres ?

Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal
Montréal, 7 février 2026.