Etzer Émile et la provocation nécessaire : Entre vérité crue et maladresse symbolique
Par Jean Wesley Pierre · Port-au-Prince
· 5 min de lecture · Mis à jour le 24 avril 2026
Version française originale — source de référence du Relief. Notre politique de traduction

Sans ce cadre, sa phrase, sortie de son intention initiale, devient une gifle plutôt qu’une leçon. Il ne s’agit pas de renier l’héritage, mais de le réinventer Comme le dit Marc Alain Boucicault, « Travay la pat janm fini. Fòk revolisyon an kontinye ak moun ki pa bliye Dessalines. » Et c’est là que le débat prend tout son sens : il ne faut pas cesser de citer Dessalines, mais cesser de le trahir. Oui, nous devons réinventer une date historique, un nouveau moment fondateur non pas pour remplacer le 1er janvier ou le 17 octobre, mais pour réactiver leur sens. Un jour qui symboliserait la révolte moderne, non plus contre l’esclavage colonial, mais contre l’esclavage social, mental et institutionnel dans lequel nous nous complaisons. En ce sens, je rejoins Étzer Émile sur l’urgence d’une nouvelle révolution morale et citoyenne. Mais cette révolution ne peut pas commencer dans la négation du passé elle doit naître dans son prolongement. Une fierté à reconstruire, non à effacer Gary Victor, dans son texte brûlant, l’a dit sans détour : « Si Dessalines revenait, il ferait fusiller tous les dirigeants haïtiens. Et une grande partie de nous aurait à subir son légitime courroux. » Ce n’est pas une exagération littéraire, c’est un miroir. Un miroir dans lequel nous refusons de nous regarder. Wendy Phele le résume ainsi : « Pawòl konsyans sa yo sipoze soti nan bouch chak jèn gason ki vle fè politik nan peyi a. » Et pourtant, ce pays s’indigne dès qu’un homme ose dire que nous vivons dans le mensonge. Le journaliste Kimberly Pierre, le demande avec ironie : « Kisa Etzer Emile di ki mal la ? » Ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’il dit, c’est ce que cela révèle : notre incapacité à accepter la responsabilité de notre propre décadence. Entre la lucidité d’Étzer et la prudence de Gary Victor Je partage la colère d’Étzer Émile, sa volonté de réveiller les consciences.
Mais je crois que la pédagogie de la colère doit s’accompagner d’une pédagogie de la contextualisation. On ne parle pas de Dessalines comme d’un slogan. On parle de lui comme d’une matrice de sens, d’un repère moral, d’un cri de dignité éternel. Oui, nous devons créer une nouvelle date historique une date de rupture, de renaissance, une journée de révolte contre la médiocrité, la corruption, l’injustice et la résignation. Mais cette révolution, contrairement à celle de 1804, ne doit pas être faite avec des fusils, mais avec des idées, de la rigueur, de la discipline et du courage collectif. Dessalines, s’il vivait aujourd’hui, n’aurait peut-être pas besoin de fusiller qui que ce soit.
Il exigerait simplement que nous soyons dignes de son sacrifice, de son héritage. Etzer Émile n’a pas tort.
Mais il nous faut apprendre à dire les vérités sans écraser les symboles.
Car dans un pays où tout s’effrite, les symboles sont parfois les dernières pierres qui tiennent le mur debout.



