Ce 9 janvier 2026, le compas haรฏtien a perdu une voix qui nโa jamais cherchรฉ ร se confondre avec le tumulte de la piste. Dieudonnรฉ Larose sโest รฉteint, au Canada, dans une relative discrรฉtion mรฉdiatique, fidรจle en cela ร une trajectoire artistique qui sโest toujours tenue ร distance de lโesbroufe, du spectaculaire et de lโeuphorie mรฉcanique propre ร une partie de lโindustrie musicale dansante.
Larose occupait une place particuliรจre dans lโunivers du compas. Il en partageait la langue, la structure rythmique, lโespace symbolique, tout en sโen dรฉmarquant par une orientation presque ร contre-emploi. Le compas privilรฉgie lโรฉlan corporel, la rรฉpรฉtition euphorique et lโivresse collective. Larose, lui, avanรงait avec retenue, gravitรฉ et densitรฉ verbale. Il chantait pour lโoreille avant de chanter pour les pieds. Son ลuvre invite davantage ร lโรฉcoute prolongรฉe, ร lโattention au mot, ร la rรฉsonance intรฉrieure. On ne se dรฉhanche pas sur ยซ ๐๐ ๐๐๐ข ๐ค ๐ก๐๐๐๐ ๐๐ฬ๐ ๐ก๐๐๐ ๐๐ฬ ๐๐๐๐๐๐๐ข๐ ๐๐๐๐ ๐คโฆ ยป. On chante. On รฉcoute. On intรฉriorise.
Cette posture faisait de lui un paradoxe assumรฉ. Dans un champ musical largement organisรฉ autour de la danse, spรฉcialement de la hanche, Larose proposait une expรฉrience proche du siรจge, de la pause, du recueillement. Sa musique ne sollicite pas lโabandon physique immรฉdiat, elle exige une disponibilitรฉ intellectuelle et รฉmotionnelle. Il chante : ยซ ๐ดฬ ๐ข๐ ๐๐๐๐๐ ๐๐ ๐ ๐๐ง ๐๐๐ง๐๐๐๐ / ๐ถ๐๐๐๐ ๐ข๐ ๐๐๐ฆ๐ ๐๐ขโ๐๐ ๐๐ ๐๐๐๐๐๐ฬ๐ก ๐๐๐ / ๐๐ขฬ ๐๐ข ๐ ๐๐๐ ๐๐๐ข๐๐ ๐ข๐ ๐๐๐ข ๐๐๐๐ก๐๐ข๐ก / ๐๐๐ข๐ ๐โ๐๐๐๐๐๐ก, ๐๐ ๐๐๐ข๐ฃ๐๐๐ ๐๐ก ๐๐๐ ๐๐๐๐๐ / ๐ถโ๐๐ ๐ก ๐๐ ๐ฃ๐๐๐ฅ ๐๐๐ ๐ป๐๐ฬ๐ก๐๐๐๐ / ๐๐ข๐ ๐๐๐๐๐๐๐๐ ๐๐๐ก๐ก๐ ๐โ๐๐๐ ๐๐ / ๐ดฬ ๐ก๐๐ข๐ ๐๐๐ ๐๐๐ฬ๐๐๐ ๐๐ข ๐๐๐๐๐ / ๐ท๐๐๐ก ๐๐ ๐ล๐ข๐ ๐๐๐ก ๐๐ข ๐๐ฆ๐กโ๐๐ ๐๐ข ๐๐ฬ๐ ๐๐ ๐๐๐๐ / ๐๐ข๐๐๐๐, ๐๐๐๐๐๐๐ (3๐ฅ). ยป Ses propositions appellent le silence autant que le mouvement. Dans cette รฉconomie sonore, sa voix nโest pas un simple instrument rythmique, elle porte un message, une charge existentielle, parfois une inquiรฉtude sourde, parfois une luciditรฉ sociale.
Larose appartenait ร la rare catรฉgorie des chanteurs ร texte du compas. Ses paroles ne se contentent pas dโaccompagner la cadence, elles structurent le sens. Elles engagent une rรฉflexion sur lโamour, la perte, la fidรฉlitรฉ, la condition humaine, sans cรฉder ni au pathos ni ร la facilitรฉ. Le verbe y occupe une fonction centrale, presque pรฉdagogique, comme si chaque chanson cherchait ร transmettre une leรงon de vie plutรดt quโร provoquer une transe momentanรฉe. Dans Millionnaire, avec son groupe Missile 727, il nous dit : ยซ ๐ฟ๐ฬ ๐ค ๐๐๐ ๐ ๐๐๐ ๐๐ฆ๐๐ , ๐ฆ๐๐ ๐๐ฬ๐ก ๐๐ ๐๐๐๐ฆ๐๐, ๐๐ข ๐๐ค๐ ๐๐ ๐๐ ๐ฆ๐๐ข๐ ๐๐ข ๐๐ ๐๐ฆ๐๐ . ๐ต๐๐๐๐ฆ๐ ๐ฃ๐ ๐๐๐ ๐คโฆ ยป
Cette dimension faisait de Larose un messager plus quโun animateur. Il ne cherchait pas ร รฉlectriser une foule, mais ร parler ร chacun. Sa musique instaure un tรชte-ร -tรชte discret entre lโartiste et lโauditeur. Dans un pays oรน la musique remplit souvent une fonction cathartique collective, Larose proposait une catharsis intime, silencieuse, presque mรฉditative, en groupe ou en solo. Il rappelait que le compas pouvait aussi รชtre un espace de parole, de gravitรฉ et de mรฉmoire.
La disparition de Dieudonnรฉ Larose mโinvite ร poser une question plus large sur lโรฉvolution du compas lui-mรชme. Que reste-t-il de la place du texte dans une musique de plus en plus formatรฉe par lโimmรฉdiatetรฉ, la vitesse, le bas-ventre et la performance scรฉnique ? Qui, pour prendre le relais de cette exigence verbale, de cette lenteur assumรฉe, de cette volontรฉ de dire avant de faire danser ?
En donnant ร Larose son bouquet, Dieu semble avoir rappelรฉ au bercail un artisan discret de la parole chantรฉe, un homme qui nโa jamais confondu popularitรฉ et profondeur. Son ลuvre demeure comme une invitation ร rรฉapprendre ร รฉcouter le compas autrement, assis sโil le faut, le cลur ouvert, lโesprit attentif. Dans le tumulte des pistes, sa voix continue de murmurer ร ceux qui savent encore entendre. ยซ Quel que soit le pays, quelle que soit la race, ce message est dรฉdiรฉ aux gens du monde entier. ยป
Quel message ? Le message de La rose !
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