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Village de Dieu, cinq ans de honte : quand l’État enterre ses morts dans l’indifférence

Par Jean Wesley Pierre

Port-au-Prince, le vendredi 13 mars 2026 —
Cinq ans. Cinq cercueils vides. Cinq familles qui attendent toujours de pouvoir pleurer dignement leurs disparus. Ce 12 mars 2026, Haïti commémore l’un des épisodes les plus sinistres de son histoire sécuritaire récente : l’exécution de cinq policiers au Village de Dieu. Mais au-delà de l’émotion légitime, c’est une accusation sans précédent que formulent les principaux syndicats de la Police nationale : celle d’un État qui a non seulement abandonné ses agents, mais qui continue de tolérer l’intolérable.

12 mars 2021 – 12 mars 2026 : la chronique d’une impuissance assumée

Revenons aux faits. Ce jour-là, douze policiers d’élite de l’unité SWAT sont envoyés en opération pour démanteler le gang « 5 Secondes » dirigé par le tristement célèbre Izo, à Village de Dieu, cette zone située à trente minutes du Palais national que l’ancien directeur général de la PNH, Léon Charles, décrivait déjà comme « l’endroit où l’on mène la majorité des personnes kidnappées à Port-au-Prince ».

L’opération vire au cauchemar. Les policiers tombent dans un guet-apens soigneusement préparé : des trous creusés pour immobiliser les blindés, l’un d’eux incendié, deux autres saisis par les criminels. Cinq agents – Georges Renois Vivender, Désilus Wislet, Eugène Stanley, Ariel Poulard et Lucdor Pierre – sont exécutés. Leurs corps, mutilés, seront exposés sur les réseaux sociaux comme un trophée de guerre. Et surtout : jamais récupérés.

Mathieuny Sidel, porte-parole national du SYNAPOHA et issu de la 28e promotion de la Police nationale d’Haïti, exprime la douleur persistante de la corporation :

« Cinq ans après, il y a une blessure qui n’a jamais guéri chez les policiers. Là où les corps de leurs frères brûlaient, étaient humiliés, où le sang de leurs frères coulait à Village de Dieu. »

Le gouvernement de l’époque, par la voix du secrétaire d’État à la communication Frantz Exantus, exprimait le 13 mars 2021 sa « plus profonde tristesse » et réitérait « la ferme volonté et la détermination des autorités à tout faire pour contrer les forfaits de ces ennemis de la démocratie ». Cinq ans plus tard, Izo court toujours. Village de Dieu lui appartient toujours. Et les corps des policiers n’ont jamais été restitués.

SPNH-17 et SYNAPOHA : « Cinq ans de honte », l’acte d’accusation

C’est dans ce contexte que les syndicats de la Police nationale ont choisi de sortir de leur réserve institutionnelle pour livrer une analyse aussi lucide que cinglante. Dans une déclaration publiée à l’occasion de ce triste anniversaire, le SPNH-17 parle sans ambages de « cinq ans de honte ».

« Le 12 mars 2021 reste une date noire dans l’histoire de la PNH, un événement qui marque le début de la grande dégradation sécuritaire que nous vivons aujourd’hui » , écrit le SPNH-17. Une affirmation lourde de sens : pour le syndicat, ce massacre n’est pas un simple accident, mais bien le point de bascule, le moment où l’État a perdu la main pour ne jamais la retrouver.

Mathieuny Sidel renforce cette analyse en évoquant une « vanne » qui s’est ouverte ce jour-là :

« À travers la SYNAPOHA, après toutes les analyses que nous avons faites, le fait que rien n’ait été fait pour stopper cette hémorragie, c’est à partir de ce moment qu’une vanne s’est ouverte, une vanne qui jusqu’à présent n’a jamais été refermée. Quand je parle de cette vanne, je parle du sang des policiers qui coule sans arrêt, et cela a entraîné plusieurs autres drames qui ressemblent à celui de Village de Dieu. »

Il cite notamment les massacres de Pétion-Ville en 2023, où plusieurs policiers ont perdu la vie, ainsi que les assassinats perpétrés par le gang « Gran Grif » dans l’Artibonite en janvier de la même année.

« Le fait que cela ait commencé quelque part et qu’aucune mesure drastique n’ait été prise pour l’endiguer fait que cela continue aujourd’hui, au point que cela devient presque une pratique : dès qu’un bandit assassine un policier et que le corps est entre ses mains, le policier est humilié et abandonné, si bien que sa famille, ses amis et ses collègues ne peuvent jamais récupérer sa dépouille pour lui rendre un dernier hommage. »

Le syndicat dresse un réquisitoire implacable : « Cinq ans après, les auteurs et complices de ce drame n’ont jamais été sanctionnés. Les familles de ces policiers attendent toujours justice et réparation, pendant que les gangs deviennent plus puissants chaque jour. » Derrière ces mots, une douleur à vif : « La PNH est sous la tutelle de la justice, mais les policiers n’obtiennent jamais justice. »

L’abandon comme doctrine d’État

Mais les syndicats vont plus loin dans l’analyse des causes. Pour le SPNH-17, cette situation n’est pas le fruit du hasard ou de l’incompétence : « Le SPNH-17 estime que cette situation est arrivée parce que l’État n’a jamais pris ses responsabilités pour combattre les gangs comme il se doit. C’est pour cela que les cadavres des policiers sont restés abandonnés à Village de Dieu, et que la zone n’a jamais été démantelée malgré la gravité de l’acte. »

Mathieuny Sidel apporte une précision accablante sur l’attitude du haut commandement de l’époque, dirigé par l’ancien directeur général Léon Charles :

« Au lieu de récupérer les corps des vaillants policiers tombés au combat à Village de Dieu, ils ont préféré négocier avec les bandits afin de récupérer les véhicules blindés que ces derniers avaient saisi. »

Une révélation qui place la préservation du matériel au-dessus du respect dû aux agents tombés dans l’exercice de leurs fonctions.

Cette accusation est capitale. Elle pointe non pas une défaillance ponctuelle, mais une absence délibérée de volonté politique. Les faits lui donnent tragiquement raison : depuis 2021, les massacres de policiers se sont enchaînés avec une régularité métronomique. Le 26 janvier 2023, six agents exécutés à Liancourt par le gang Gran Grif. Le 29 février 2024, six autres à Bon Repos, victimes des gangs de Vitelhomme. Dans tous ces cas, le même scénario macabre : les corps disparaissent.

Des déclarations officielles aux actes manquants

Il faut mesurer le contraste entre la gravité des faits et la réponse institutionnelle. Le 12 mars 2023, pour le deuxième anniversaire du drame, le directeur général de la PNH Frantz Elbé assistait à une messe au QG du SWAT à Clercine. La Police estimait alors que cette date devait être « une source d’inspiration pour méditer, renforcer l’esprit de corps et travailler sans relâche ».

Méditer sur quoi ? Renforcer quoi ? Pendant que les autorités prient, Izo consolide son emprise. Pendant que les hommages se succèdent, les familles attendent toujours de pouvoir organiser de véritables funérailles. Le SYNAPOHA maintient d’ailleurs le contact avec certaines d’entre elles :

« Nous n’avons pas pu retrouver toutes les familles » , confie Mathieuny Sidel, avant d’ajouter cette information accablante : « Non, les familles des policiers victimes du drame de Village de Dieu n’ont pas reçu les compensations que l’État leur avait promises. Elles n’ont rien reçu. »

Le syndicat le rappelle avec une violence contenue : « Le SPNH-17 envoie ses sympathies à toutes les familles des policiers victimes, qui depuis cinq ans vivent avec la douleur, pendant que leurs enfants et leurs proches restent sans soutien, sans justice, sans réparation. »

La voix des autres acteurs : un chœur d’indignation inutile ?

Le SPNH-17 et le SYNAPOHA ne sont pas seuls à crier dans le désert. Dès 2021, la Fondasyon je klere (Fjkl) demandait le renvoi des responsables de l’opération ratée et appelait à « respecter le droit à une sépulture des policiers tués ». Le Réseau national des magistrats haïtiens (Renamah) qualifiait l’assassinat de « crapuleux » et exigeait des « dispositions nécessaires et légales ». La Conférence des pasteurs haïtiens (Copah) dénonçait le « laxisme des autorités étatiques ». Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (Binuh) exigeait des éclaircissements et réclamait que « les auteurs soient arrêtés, poursuivis et traduits devant la justice ».

Cinq ans plus tard, aucune de ces exigences n’a été satisfaite. Pire : le chef de gang Izo avait cyniquement proposé d’inhumer lui-même les policiers, ajoutant l’humiliation à la barbarie. L’image est insoutenable : un criminel offrant ce que l’État refuse, une sépulture à ses propres agents tombés au combat.

Drones, équipements, impuissance : le paradoxe technologique

Une question taraude les observateurs : comment se fait-il qu’aucun chef de gang n’ait été neutralisé depuis cinq ans, alors même que les forces de l’ordre disposent désormais de drones explosifs et d’équipements plus sophistiqués ?

La réponse des syndicats est sans appel : l’absence de volonté politique. On bombarde des positions, on mène des opérations ponctuelles, on fait du « show » sécuritaire. Mais on ne s’attaque jamais structurellement aux têtes pensantes des gangs. Izo, Vitelhomme, Lanmò San Jou, Jeff gwo lwa, Krisla, Ti lapli : ces noms sont connus de tous, y compris des autorités. Pourtant, ils continuent de défiler impunément dans les rues de Village de Dieu, de Liancourt, de Bon Repos, de plusieurs départements.

Mathieuny Sidel pose une question fondamentale :

« Peut-on dire que l’État combat les gangs pour l’instant ? Nous ne voyons pas cela. Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore vu l’État combattre les gangs. » Il insiste également sur le sous-équipement chronique de la police, malgré l’acquisition récente de nouveaux véhicules blindés. Surtout, il pointe du doigt la planification défaillante des opérations : « La planification des opérations est un échec total, c’est une mauvaise planification. En matière d’opérations, le renseignement devient un élément central. Une opération qui se planifie sans renseignement aboutira à un échec total. »

Le syndicat lance un appel désespéré à ses pairs : « Le syndicat profite de cette occasion pour lancer un appel à tous les policiers pour qu’ils prennent leur destin en main, car s’il n’y a pas de changement, la liste des policiers qui meurent continuera d’augmenter. » Une déclaration qui sonne comme un constat d’échec de la hiérarchie et un aveu d’impuissance institutionnelle.

L’heure du bilan : et maintenant ?

Que reste-t-il, cinq ans après, du massacre du Village de Dieu ? Des noms sur une plaque, des photos sur les réseaux sociaux, des familles brisées. Et un territoire toujours aux mains des criminels. Le mouvement Point Final, par la voix d’Ulysse Jean Chenet, résume l’impasse : « La seule façon de rendre justice aux policiers assassinés est d’anéantir ces groupes armés, sans compromis ni demi-mesure. »

Mais comment anéantir quand l’État lui-même semble avoir fait le choix, conscient ou non, de la cohabitation avec les gangs ? Quand chaque opération d’envergure est annoncée, médiatisée, et souvent inefficace ? Quand les drones, au lieu de neutraliser les cibles identifiées, servent surtout à filmer des interventions sans lendemain ?

Mathieuny Sidel formule des revendications précises pour sortir de l’impasse :

« Il faut augmenter le salaire des policiers et leur fournir de véritables moyens matériels. » Des mesures concrètes qui contrastent avec l’inaction chronique des autorités.

Le SPNH-17 conclut sa déclaration sur une note qui n’a rien d’un appel à la révolte, mais tout d’un constat lucide : « La PNH est sous la tutelle de la justice, mais les policiers n’obtiennent jamais justice. »

Cinq ans après le drame à Village de Dieu… cette phrase résonne comme une épitaphe pour cinq policiers morts deux fois : une fois sous les balles des criminels, une seconde fois dans l’indifférence d’un État qui n’a même pas su leur offrir une sépulture digne.

Tant que Izo et ses semblables n’auront pas été neutralisés, tant que les familles n’auront pas obtenu justice et réparation, le 12 mars restera ce que le SPNH-17 a si justement nommé : une date de honte.

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