Par Jean Wesley Pierre
Port-au-Prince, Dimanche 16 novembre 2025 — Le Conseil électoral provisoire (CEP) a transmis à l’Exécutif le calendrier qui fixe le premier tour des élections présidentielles et législatives au 30 août 2026, des résultats préliminaires au 8 septembre, des résultats définitifs du premier tour au 3 octobre, un second tour le 6 décembre 2026 accompagné des élections locales, et la publication finale des résultats pour janvier 2027. Un calendrier que le (CEP) conseil électoral provisoire conditionne explicitement à l’amélioration des conditions sécuritaires.
La juxtaposition de ce calendrier et de l’alerte répétée autour de la sécurité cristallise l’essentiel du débat : le (CEP) conseil électoral provisoire affirme être techniquement prêt dans la plupart des départements mais pose comme préalable non négociable la restauration de la libre circulation, le retour des déplacés et l’absence d’hommes armés dans les quartiers concernés. Autant de conditions qui, dans l’état actuel du pays, relèvent moins d’un plan logistique que d’une recomposition du lien de souveraineté sur le territoire.
La journaliste Jacqueline
Charles, correspondant de Miami Herald pour la Caraïbe, pose une question centrale lorsqu’elle demande : « Haitian authorities are under pressure to give a calendar for elections. But what does this mean as far as the electoral law and the state of Bandi legal Haiti finds itself in? Will we have a repeat of 2016? » Cette formulation n’est pas rhétorique : elle place d’emblée le débat sur deux registres imbriqués ; la légalité électorale et la réalité du contrôle territorial et signe la crainte d’un scénario où des élections organisées sans prérequis de sécurité ne feraient que reproduire les dysfonctionnements de 2016.
L’intervention diplomatique, ici incarnée par la position publique attribuée à l’ambassadeur américain, Wooster « L’avenir d’Haïti appartient aux Haïtiens eux-mêmes… Nous attendons avec impatience un calendrier à la fois ambitieux et réaliste… » montre la tension entre soutien et conditionnalité : Washington salue l’initiative mais la relie immédiatement à la réalisation d’un cadre sûr. Autrement dit, l’appui international devient un facteur de pression pour accélérer le calendrier, tout en rendant sa concrétisation tributaire d’objectifs qu’il contribue lui-même à définir.
Le dossier révèle aussi une fracture interne visible entre le (CEP) conseil électoral provisoire et l’exécutif : là où l’institution électorale propose un horizon d’un an, l’Exécutif aurait préféré une fenêtre de six mois. Ce désaccord n’est pas une querelle de calendrier mais un signal politique : il traduit des visions divergentes sur le tempo de la transition, sur l’évaluation du risque et sur la capacité à mettre en place des conditions minimales. Le choix d’un calendrier long ou court fixe le niveau d’exigence opérationnelle et le degré de risque politique que chaque acteur est prêt à endosser.
Les appels d’acteurs domestiques par exemple l’affirmation d’André Michel, dit AVOKA PÈP LA, selon laquelle il faut « 1) un accord politique pour diriger le pays … 2) la mise en place d’un niveau de sécurité acceptable » soulignent que la tenue formelle d’un scrutin ne suffira pas : sans pacte politique crédible et sans rétablissement effectif du contrôle des axes et des infrastructures (routes nationales, aéroport), les élections risquent d’être l’ornement d’une transition sans substance. La menace n’est pas seulement que les votes soient perturbés, mais que le résultat lui-même perde toute légitimité.
La critique de Frantz Duval, patron du Nouvelliste et de Magik 9, qui compare la présente transition à des précédentes certaines utiles, d’autres « ratées » ramène le débat à l’histoire des transitions haïtiennes : la capacité d’un gouvernement intérimaire à produire des textes et à organiser des scrutins a varié, et il existe un risque réel que le projet électoral actuel satisfasse davantage des injonctions extérieures que les aspirations populaires, notamment si le projet de décret électoral n’aborde pas les lacunes constitutionnelles ni les dérives liées à l’insécurité.
Cette lecture appelle à juger non seulement la date mais la qualité du processus et la volonté de l’exécutif de donner un vrai sens étatique à l’opération.
La question posée par Jacqueline Charles « Will this time be any different? » appelle une réponse politique plus qu’un pronostic technique : rien dans les éléments transmis n’assure automatiquement que l’on évitera la répétition de 2016. Ce qui pourrait effectivement différencier ce cycle, c’est la mise en œuvre simultanée d’un accord politique large, d’un plan de sécurité opérationnel et d’une feuille de route crédible pour assister le retour des déplacés et la réouverture des axes stratégiques ; en l’absence de ces trois chantiers indissociables, l’élection, même tenue « dans les délais », risquerait d’être une victoire formelle dépourvue de légitimité réelle.
Enfin, l’addition des pressions internationales, médiatiques et internes fait du calendrier du (CEP), conseil électoral provisoire, un test : il met à l’épreuve la capacité des autorités à transformer des dates en conditions. Si le (CPT) conseil électoral provisoire et l’exécutif s’engagent à résoudre les préalables sécuritaires et à intégrer les demandes politiques légitimes, l’échéance du 30 août 2026 peut devenir un levier pour la reconstruction institutionnelle. Sans cela, elle restera un marqueur chronologique susceptible d’ouvrir une nouvelle phase d’illégitimité et d’instabilité.


