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Toutes les terres sont la terre” de Jean Venel Casséus : un poème qui fait de l’exil une géographie universelle

Le poème Toutes les terres sont la terre de Jean Venel Casséus s’inscrit dans une lignée où la poésie se dresse comme une parole de refondation. Il prend pour matière vive l’expérience de l’exil, de l’immigration et de la déportation, non comme faits périphériques, mais comme condition universelle qui façonne notre rapport au monde. Sa voix est collective, son souffle ample, et son rythme épouse la marche des corps déplacés, toujours en quête d’un lieu qui ne se réduit pas à une adresse mais à une appartenance.

Dès l’ouverture, le texte impose une formule qui déjoue l’idée d’un départ volontaire : « Nous ne partons pas, nous sommes portés. » La migration est vécue comme une force qui emporte, une fatalité qui dépasse la volonté individuelle. Le migrant n’est pas voyageur mais être déraciné, semblable aux graines dispersées par le vent ou aux pierres roulées par le courant. Casséus refuse l’illusion d’un déplacement choisi et inscrit l’exil dans une dynamique cosmique, où les hommes partagent le sort des éléments.

Le cœur du poème s’attaque à la fiction des frontières. Elles apparaissent comme des mirages, tremblantes sous le soleil, se déchirant sous la pluie, disparaissant dans le rêve des enfants qui dessinent des maisons sans clôtures. La parole poétique défait le langage de l’État et substitue à la logique administrative une vérité plus profonde : les frontières n’ont pas de consistance dans l’imaginaire, elles ne sont que cicatrices provisoires sur le corps de la terre.

La déportation elle-même se voit réinterprétée. Elle n’est pas un effacement mais une métamorphose de l’absence. On déplace les corps, mais les voix persistent, elles glissent dans les fissures des espoirs à renouer, elles chantent dans les gares vides. Cette insistance fait surgir une survivance : même arrachée, la parole demeure, et dans le silence des lieux de transit, elle devient un murmure qui refuse l’anéantissement.

La clôture du poème condense toute cette vision dans une affirmation incantatoire : « Toutes les terres sont notre terre. » L’exil se transforme en proclamation universelle. Il ne s’agit plus d’un droit à l’asile ou d’un retour à une patrie unique, mais d’une appartenance à l’ensemble du monde. Avec ce vers, Casséus déplace le problème politique vers une vérité plus radicale : la terre entière appartient à ceux qui la vivent, ceux qui l’habitent, ceux qui la traversent.

La force de Toutes les terres sont la terre réside dans ce déplacement continu. L’exil n’est pas réduit à la souffrance, il devient une matrice de dignité et d’humanité. Le rythme scandé, les répétitions incantatoires, la respiration solennelle inscrivent ce poème dans la lignée de Mahmoud Darwish et d’Aimé Césaire. La mémoire de René Depestre y résonne dans la sensualité de la terre natale, et l’écho d’Octavio Paz apparaît dans la dimension méditative qui relie l’exil à la totalité du monde.

Le texte de Jean Venel Casséus rappelle que l’histoire des migrations est aussi l’histoire du monde. Là où les pouvoirs dressent des frontières, la poésie convoque une géographie sans exclusion.


Eugène Louis Mary

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