mardi, mars 10, 2026
10.1 C
Londres

Subvention publique et contrats de sécurité : l’ULCC saisie après un rapport choc de la FJKL

Par Jean Wesley Pierre

Port-au-Prince, le dimanche 8 mars 2026 —Deux citoyens portent plainte contre des pratiques qu’ils jugent opaques, alors que le contexte légal soulève des questions sur les chances de poursuites effectives.

Une nouvelle affaire de corruption présumée secoue la classe politique haïtienne. Saisie par deux citoyens, Widner Bernard et Félix Miradieu, l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC) est officiellement requise pour enquêter sur des révélations explosives de la Fondasyon Je Klere (FJKL) concernant la gestion du gouvernement dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé.

Que contient la lettre de dénonciation ?

La requête, obtenue par notre rédaction, s’appuie sur un rapport de la FJKL daté du 6 mars 2026. Deux griefs principaux y sont développés.

Premièrement, les plaignants dénoncent des « contrats opaques » qui engageraient l’État haïtien pour les cinquante prochaines années. Selon les informations publiées par la presse, ces accords concerneraient des secteurs stratégiques : un projet de construction et d’exploitation de prisons sur 50 ans avec la société Metric Facility S.A., un contrat de modernisation des douanes sur dix ans avec Evergreen System Limited, et un accord de sécurité de 52 millions de dollars avec Windward Wyoming LLC . La FJKL estime que ces engagements pourraient coûter des milliards de dollars au pays et posent un « sérieux problème de souveraineté nationale ».

Deuxièmement, les requérants pointent une subvention de 150 millions de gourdes accordée à l’Université Quisqueya (UniQ), dirigée par Jacky Lumarque, ancien candidat à la présidentielle. Ils dénoncent un possible « délit d’initié, népotisme ou favoritisme », soulignant que M. Lumarque et le Premier ministre Fils-Aimé sont tous deux membres de la plateforme politique VÉRITÉ. « Le financement de l’Université ne serait pas une mauvaise chose si le délit d’initié ne s’y mêlait pas », écrivent-ils, fustigeant l’absence de transparence et le choix d’une université privée « à la scolarité la plus élevée » alors que d’autres établissements publics « crèvent ».

La lettre évoque également des pratiques contestées au Fonds National de l’Éducation (FNE), où certaines universités privées contrôleraient directement la collecte de la contribution de 1,50 dollar de la diaspora.

Subvention à UniQ : que dit la loi ?

Sur le fond, la question de la légalité de cette subvention mérite une analyse nuancée. L’article 195 du décret du 11 mars 2020 publié au journal Le Miniteur le 30 juin 2020, sur l’organisation de l’enseignement supérieur autorise explicitement l’État à accorder des subventions aux institutions privées d’enseignement supérieur. Juridiquement, le principe n’est donc pas irrecevable.

Cependant, comme le soulignent des experts en politiques publiques, le véritable problème réside dans l’absence de « transparence dans les procédures » et de « critères objectifs et vérifiables » pour l’attribution de ces fonds. En l’absence de mécanismes publics de sélection basés sur la performance académique ou les besoins réels, ce type de décision discrétionnaire ouvre la porte aux accusations de clientélisme et de favoritisme politique.

Comme l’ancien député, Alfredo Antoine le dit :

« Je ne critiquerai pas la subvention accordée par l’ancien ministre des Finances et de l’Économie, M. Alfred Mellus, à notre Alma Mater, l’Université Quisqueya, sans avoir examiné le protocole d’accord.
Je dois d’abord connaître l’élément motivateur. »

Quelles chances pour cette plainte ?

C’est sur cette question que le dossier se heurte au mur de la réalité judiciaire et politique haïtienne. Plusieurs éléments contextuels assombrissent les perspectives de poursuites abouties.

D’abord, l’ULCC elle-même, bien qu’ayant ouvert plus d’une centaine de dossiers en dix ans, a vu très peu d’affaires aboutir à des condamnations. L’impunité reste la règle, comme l’illustre le scandale du PetroCaribe où plusieurs milliards de dollars américains ont été détournés sans qu’aucune grande figure politique ne soit définitivement sanctionnée.

Ensuite, un obstacle majeur vient d’être érigé par le gouvernement lui-même. Un décret controversé publié en décembre 2025 a considérablement complexifié la procédure de destitution des hauts fonctionnaires. Désormais, pour qu’un ancien ministre ou un haut responsable soit jugé par une cour ordinaire, il faudrait une procédure de mise en accusation devant la Haute Cour de Justice, nécessitant une majorité des deux tiers à la Chambre basse du Parlement — un seuil jugé « pratiquement impossible » par beaucoup d’organisations de défense des droits humains. De nombreux juristes estiment que ce décret, qui étend la juridiction de la Haute Cour aux anciens officiels, a été conçu pour « protéger les personnes qui volent l’argent de l’État ».

Enfin, le système reste gangrené par une corruption systémique. Des enquêtes récentes, comme celle visant la ministre des Sports Niola Lynn Sarah Devalien Octavius pour un détournement présumé de 50 millions de gourdes, montrent que l’ULCC peut enquêter et recommander des poursuites. Mais dans ce dossier, malgré les preuves de « passation illégale de marchés publics », l’action publique peine à se concrétiser.

La plainte des citoyens Bernard et Miradieu est juridiquement fondée et repose sur des éléments concrets fournis par la FJKL. Mais ses chances d’aboutir se heurtent à un système judiciaire verrouillé par des mécanismes légaux protecteurs des élites et à une culture d’impunité profondément enracinée. Comme l’écrivait récemment un expert, « ce n’est pas la pauvreté qui engendre la corruption, mais plutôt l’inverse ».

Tant que les dirigeants pourront se doter de boucliers législatifs et que les institutions de contrôle resteront sous influence, les dénonciations, aussi étayées soient-elles, risquent de se perdre dans les sables de l’impunité. La réponse de l’ULCC et des parquets, sous la pression d’une société civile mobilisée, sera le premier test de la volonté réelle de ce gouvernement de lutter contre la corruption qu’il prétend combattre.

Jean Wesley Pierre / Le Relief

Hot this week

Donald Trump et la redéfinition brutale du concept de la souveraineté nationale

Par Jean Mapou Le retour de Donald Trump sur la...

Au nom père et du fils, pour la République islamique

Portrait de Mojtaba Khamenei, le nouveau guide suprême iranien Par...

Sortir Haïti du cycle de la corruption

Par Stéphane Vincent La vraie lutte commence avant le scandale,...

L’organisation «Fanm Angaje» distingue l’ex ministre Émmelie Prochète Milcé

Par Gedeon Delva Chaque année, le 8 mars est consacrée...

Topics

Related Articles

Popular Categories