Par Jean Wesley Pierre
LUANDA – Alors que l’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE) célèbrent 25 ans de coopération lors du 7e sommet conjoint à Luanda le 24 et 25 novembre 2025, les discours officiels sur un « partenariat gagnant-gagnant » contrastent avec les réalités persistantes d’une relation asymétrique. Si les deux blocs affichent une volonté commune de renforcer leurs liens, les divergences sur les migrations, les questions commerciales et l’héritage colonial soulèvent des questions fondamentales sur l’avenir de cette coopération.
Un cadre ambitieux, des réalisations inégales
Le thème du sommet, « Promouvoir la paix et la prospérité grâce à un multilatéralisme efficace », reflète les aspirations partagées des deux continents. Avec près de 80 chefs d’État et de gouvernement présents, l’événement a mis en avant des avancées tangibles, notamment dans les domaines des infrastructures, de la santé et de la sécurité. L’UE, principal partenaire commercial de l’Afrique avec plus de 40 % des investissements sur le continent, finance également des opérations de maintien de la paix via la Facilité européenne pour la paix, dotée de 600 millions d’euros pour 2022-2025.
Cependant, des voix critiques soulignent les limites de ce partenariat. Le Père Louison Emerick, représentant du Symposium des Conférences Épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SCEAM) auprès de l’UA, estime que « beaucoup de promesses ont été faites, mais peu de choses ont été réalisées ». Il dénonce une « approche paternaliste » où l’UE « dicte souvent les orientations », citant en exemple les pressions européennes sur le rapatriement des migrants.
Quand la migrations, un sujet sensible est au cœur des positions divergentes
La question des migrations, au cœur des discussions de la deuxième journée, illustre les tensions entre les deux blocs. Alors que l’UE insiste sur une coopération accrue en matière de gestion des flux migratoires, incluant le lien entre aides au développement et contrôle des frontières, les pays africains réclament une approche plus équilibrée. Le ministre ivoirien des Affaires étrangères, Léon Kacou Adom, a plaidé pour « mettre tout sur la table », y compris les avantages économiques des migrations.
Pourtant, aucune annonce majeure sur ce dossier n’est attendue dans le communiqué final. Les discussions se concentrent davantage sur la recherche de « points de convergence », reflétant la difficulté à concilier des intérêts parfois contradictoires.
Le paradoxe des doubles standards
Un autre point de friction réside dans les pratiques commerciales entre l’Europe et l’Afrique. Alors que l’UE promet un partenariat équitable, un rapport des ONG Public Eye et Unearthed révèle que 122 000 tonnes de pesticides interdits dans l’UE ont été exportées vers l’Afrique en 2024, une augmentation de 50 % par rapport à 2018. Parmi ces substances figurent des cancérogènes probables et des perturbateurs endocriniens, comme le dichloropropène et le mancozèbe.
Marcos Orellana, rapporteur spécial des Nations Unies sur les produits toxiques, qualifie cette pratique de « double standard odieux » et de « racisme environnemental ». Ces exportations, majoritairement en provenance d’Allemagne, de Belgique et d’Espagne, soulèvent des questions éthiques sur la cohérence des politiques européennes.
Réparations et multilatéralisme : des questions en suspens
La question des réparations pour l’esclavage et la colonisation, bien qu’absente des discussions officielles, a été portée par des acteurs de la société civile. Le Père Louison Emerick rappelle que l’UA a fait de 2025 l’année de « la justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par le biais des réparations ». Pour lui, sans une reconnaissance des torts historiques et des dettes « insoutenables », un partenariat véritablement équilibré restera illusoire.
Du côté européen, une résolution du Parlement européen en trente points appelle à une relation « d’égal à égal », incluant le soutien à la transformation locale des matières premières et l’ouverture des marchés aux produits transformés africains. L’eurodéputé belge Yvan Verougstraete souligne la nécessité de « favoriser des partenariats industriels plutôt que des contrats d’extraction ».
Un avenir à réinventer
Malgré les défis, le sommet de Luanda a le mérite de mettre en lumière la nécessité d’un dialogue renouvelé. Le multilatéralisme, souvent invoqué dans les discours, devra se concrétiser par des actions concrètes, incluant une meilleure prise en compte des voix africaines, y compris celles de la société civile et des acteurs religieux.
Comme le résume Fadel Barro, coordonnateur du mouvement sénégalais « Y en a marre », « l’Europe et l’Afrique pataugent encore dans une relation d’un autre temps ». Pour transformer ce partenariat, il faudra dépasser les logiques transactionnelles et construire une coopération fondée sur la transparence, la justice et des intérêts mutuels.


