Par Pierre Josué Agénor Cadet
Il fut un temps où la voix diplomatique d’Haïti faisait trembler les certitudes des grandes puissances. Une époque où le pays, sans armée puissante ni fortune, s’imposait par la force morale de ses principes. En 1949, alors que l’Italie, la France et la Grande-Bretagne cherchaient à se partager la Libye comme un territoire vacant, Haïti se dressa seule contre cette entreprise néocoloniale.
À la tribune des Nations Unies, l’ambassadeur haïtien Émile Saint-Lôt incarna cette diplomatie forte, indépendante, nationaliste dans son sens le plus noble. Ne trouvant pas l’appui des autres délégations, il quitta la séance avec un fracas historique, lançant cet avertissement d’une lucidité glaçante :
» Faites attention à ce que l’un de vous ne soit un jour la Libye d’un autre ».
Cette phrase symbolise une époque où la diplomatie haïtienne n’était pas une diplomatie de complaisance, mais de résistance. Les représentants du pays,avec une conviction puisée dans l’idéal dessalinien, défendaient ardemment la paix, la décolonisation, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la souveraineté et l’égalité Haïti entre les nations. Haïti parlait alors pour elle-même, mais aussi pour ceux qui n’osaient pas encore parler. Elle portait une voix singulière, respectée, parfois dérangeante , mais toujours écoutée parce qu’elle parlait vrai,parce qu’elle parlait juste.
Aujourd’hui, cette voix semble s’être affaiblie, étouffée par une crise institutionnelle profonde, une dépendance accrue envers les acteurs internationaux et un effacement progressif de l’autorité politique. Nos représentants officiels, tiraillés entre influences étrangères, crises internes et pertes de repères, peinent à incarner cettectradition de courage qui fut jadis la marque de fabrique du pays sur la scène internationale. Haïti n’a pas seulement perdu de sa force sur la scène mondiale : elle a, par moments, perdu la maîtrise de son propre discours.
Retrouver la voix perdue, c’est retrouver le courage de dire non aux dictées de l’occident, de prendre des décisions, de proposer solutions propres à nos problèmes, de dénoncer l’ingérence, de défendre des principes clairs. C’est refuser d’être vassalisé et réduit au statut d’observateur passif de son propre destin.
Dans un monde instable où les rapports de force se durcissent, l’exemple de Saint-Lôt résonne comme un appel à un sursaut diplomatique. Haïti doit redevenir cette nation qui, même isolée, ose rappeler que la souveraineté n’est pas négociable et que toutes les nations, grandes ou petites, méritent respect et autodétermination.
Alors que le pays traverse l’une des périodes les plus complexes de son histoire moderne, se souvenir de cette tradition diplomatique n’est pas un exercice d’archives, mais un acte de reconstruction. Retrouver la voix perdue, c’est renouer avec la dignité d’Haïti, avec sa trajectoire historique, avec sa mission sur la scène mondiale.
Pierre Josué Agénor Cadet


