Par Pierre Josué Agénor Cadet
Il y a une vérité que nous refusons d’admettre : la nation haïtienne n’est pas victime d’un destin cruel mais de l’abandon de ses propres principes. Chaque année ( pas avant 1930 bien entendu), chaque 18 novembre, nous commémorons la bataille de Vertières qui est l’aboutissement de toute une série de luttes, mais nous ne l’incarnons plus. Nous l’utilisons comme décoration patriotique alors qu’elle devrait être une arme politique, morale et citoyenne. Ce 18 novembre 2025, date qui marque 222 ans de la bataille de Vertières, il devient nécessaire de revisiter l’héritage de cet événement fondateur et d’interroger sa portée dans l’Haïti d’aujourd’hui.
En 1803, nos ancêtres ont fait ce que nous n’osons plus faire ou ne savons plus reprofuire: s’unir pour survivre.
Pas s’unir pour une photo.
Pas s’unir pour un poste.
Pas s’ unir pour partager le pouvoir
Pas s’unir pour prendre des dictées dans une salle climatisée.
S’unir pour libérer notre Haiti qui ne meurt pas, mais qui se meurt.
Aujourd’hui, que voyons-nous ?
Des élites en lambeaux et une société divisée en clans. Des dirigeants et des soit-disant leaders politiques prisonniers de leurs calculs. Une population abandonnée à une insécurité tentaculaire.
Une souveraineté qui se négocie comme un pli de courrier.
Nous parlons de Vertières avec révérence, mais nous vivons avec résignation dans un pays détruit en grande partie par ses alliances internes. Les fractures politiques, la méfiance généralisée, la rivalité des intérêts et la peur paralysent largement le pays.
Que dirait Capois-la-Mort s’il voyait un pays où l’on ne charge plus contre l’ennemi, mais contre son propre frère ou sa propre sœur, contre son voisin ou sa voisine?
Que penserait Jean-Jacques Dessalines d’une nation qui se livre aux intérêts étrangers avec la même docilité que celle que Napoléon Bonaparte cherchait ou espérait de nous ? Qu’auraient fait Henri Christophe, Alexandre Pétion,Augustin Clerveaux, Sanite et Charles Belair face à des dirigeants qui confondent leadership et silence complice ?
Soyons honnêtes très chers compatriotes. Nous sommes devenus les fossoyeurs du message de Vertières. Nous avons transformé Vertières en un symbole abstrait. C’est là notre honte. Un peuple qui a vaincu Napoléon renversé la plus grande armée d’Europe serait aujourd’hui incapable de restaurer un minimum d’ordre chez lui ?
C’est une absurdité historique. C’est un mensonge collectif.
Vertières, cette bataille qui n’a duré que 11 heures de temps (de 6 heures du matin à 6 heures du soir), n’est pas un poème.Ce n’est pas seulement un souvenir, un passé de gloire et de fierté. C’est un verdict. Et ce verdict dit ceci : Haïti n’a jamais été vaincue par des forces supérieures, mais par ses mésententes intestines.
Dessalines et Geffrard, au Camp-Gérard, ont réussi ce que nous refusons de tenter depuis plus de deux siècles : effacer les rancœurs, suspendre les querelles et fédérer les forces du bien pour un objectif commun.
Ils ont gagné. Nous, nous hésitons.
Ils ont pris leur responsabilité. Nous, nous la déléguons.
Ils ont construit l’unité. Nous, nous construisons des prétextes.
La vérité est brutale :
Haïti ne manque ni de ressources, ni de potentiel, ni de génie.Haïti manque de courage collectif. Et voilà pourquoi nous acceptons désormais l’effondrement comme une fatalité.
Et tant que nous n’aurons pas retrouvé ce courage, celui de dire NON, et un NON catégorique, à la fragmentation, à la dépendance, à l’effacement politique, à la corruption, à la trahison et à la mal gouvernance, aucune réforme, aucun accord n’aura de sens.
Vertières nous juge chaque année, à chaque 18 novembre. Jusqu’à quand allons-nous détourner le regard pour nous montrer dignes de notre histoire et du travail que nos ancêtres ont commencé?
Pierre Josué Agénor Cadet


