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Rara 2026 : quand Haïti renoue avec ses racines dans un climat de ferveur pacifique

Par Jean Wesley Pierre

Le week-end du 3 au 5 avril 2026 a vu ressurgir une tradition que beaucoup pensaient étouffée par les crises et l’insécurité : le « Rara ». De l’avenue John Brown à Delmas 38, en passant par Léogâne, le Cap-Haïtien, Jérémie, Les Cayes et tant d’autres… les processions de tambours, de vaksins et de chants populaires ont investi les rues.

Costumes bigarrés, paroles engagées, danse libératrice : la fête a tenu ses promesses. Et, fait rarissime en Haïti pour un événement de cette ampleur, aucun blessé ni mort n’est à déplorer.

Un retour culturel longtemps mis en berne

Le « Rara », héritage afro-haïtien mêlant spiritualité, protestation sociale et carnaval rural, avait perdu de sa superbe ces dernières années. Entre insécurité chronique, fermeture de nombreux quartiers et acculturation accélérée, les jeunes générations semblaient bouder cette expression populaire. Ce week-end a inversé la tendance. Des cortèges animés par des groupes locaux ont défilé sans heurts, portés par une énergie collective que beaucoup jugeaient éteinte.

Une participante croisée à Delmas 38 résume le sentiment général :

« J’ai passé la quasi-totalité de cette année à me plaindre, à me stresser. Maintenant, c’est bien d’avoir un moment pour se défouler. »

Son témoignage révèle une fonction essentielle du Rara : exutoire de tensions accumulées, thérapie communautaire par la rue et le rythme.

L’absence du cerf-volant : un signe des temps

Les observateurs avertis auront noté une absence marquée : celle des cerfs-volants, autrefois associés à la période pascale et aux festivités de printemps. Si certains crient à l’acculturation, l’explication est plus prosaïque. La situation sécuritaire avec les qui gangs contrôlent plusieurs zones, et des tirs fréquents rend dangereux tout rassemblement statique dans les espaces dégagés où l’on pratique traditionnellement ce jeu aérien. Le Rara, lui, est mobile, traversier ; il esquive la menace en se déplaçant. La disparition du cerf-volant n’est donc pas un reniement identitaire, mais une adaptation contrainte à l’insécurité.

Des chansons qui ne dansent pas seules

Les mélodies entendues mêlaient allégresse et revendications. Des slogans contre le gouvernement, des réclamations pour « une vie descente » ont scandé les processions. Le Rara a toujours été un cri du peuple – sous Duvalier, il servait déjà de défouloir politique masqué. Aujourd’hui, à ciel ouvert, les paroles dénoncent la cherté de la vie, l’impuissance des autorités, l’absence de perspectives. La fête ne détourne pas du politique ; elle l’incarne à sa façon, brute et sans filtre.

Une première pacifique qui interroge

L’absence de violences pendant trois jours de rassemblements populaires dans plusieurs villes constitue une anomalie heureuse dans le paysage haïtien. Les Rara, comme les carnavals, sont souvent émaillés d’incidents – rixes, bousculades mortelles. Ce week-end, rien. Faut-il y voir l’effet d’une auto-organisation citoyenne ? D’une trêve tacite des gangs ? Ou simplement d’une volonté collective de préserver ce fragile retour aux sources ?

Une hypothèse mérite d’être creusée : quand le reste de la vie sociale se dégrade (chômage, insécurité, fermeture des écoles), le Rara devient un espace sacré qu’aucune violence ne doit souiller.

Les participants, conscients de la rareté de l’événement, en assurent eux-mêmes la sécurité informelle. Ce serait là un puissant indicateur de résilience citoyenne.

Le signe d’espoir mesuré

Ce week-end de Rara 2026 ne fait pas oublier les défis sécuritaires ni la crise multidimensionnelle. Mais il rappelle que la culture haïtienne n’attend pas la paix pour exister ; elle se fraye un chemin dans les interstices de l’urgence. L’acculturation n’est pas une fatalité – des jeunes en costumes traditionnels l’ont prouvé. Reste à savoir si ce sursaut festif sera un moment unique ou le prélude à une reconquête plus large de l’espace public par la joie et la revendication. En attendant, les tambours du Rara ont parlé plus fort que les armes. Pour une fois, c’est une bonne nouvelle.

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