Par Dr Thomas Lalime
« Si tu planifies un an à l’avance, plante une graine. Si tu planifies à dix ans, plante un arbre. Si c’est à cent ans, forme les gens. Si tu sèmes une graine, tu feras une récolte unique. Si tu formes les gens, tu feras une centaine de récoltes.» Tel a été le conseil du philosophe chinois Guan Zhong à ses dirigeants dès le VIIe siècle avant Jésus-Christ.
C’était une façon pour Zhong d’affirmer que l’éducation est un facteur essentiel de développement économique. Car une population éduquée ne constitue pas seulement une richesse intellectuelle, elle devient la base d’une économie plus productive, plus innovante et plus résiliente. Former les citoyens, c’est préparer des travailleurs compétents, des entrepreneurs créatifs et des dirigeants responsables, capables de bâtir des institutions solides. L’éducation ne se limite donc pas à la transmission de savoirs, elle doit façonner les valeurs, développer l’esprit critique et favoriser la cohésion sociale, autant de conditions indispensables au progrès durable d’une nation.
De la sagesse ancienne à la théorie économique moderne
Si l’idée de Guan Zhong est si vieille, il a fallu attendre le XXe siècle pour que cette intuition trouve une traduction dans les sciences économiques. En mars 1961, l’économiste américain Théodore W. Schultz, Prix Nobel d’économie en 1979, publiait dans la prestigieuse revue scientifique américaine «American Economic Review » un article fondateur intitulé « Investment in Human Capital ». Il y démontrait que l’éducation, comme le capital physique, représente un investissement productif. Ses travaux, prolongés par Gary Becker et Jacob Mincer, ont donné naissance à la théorie du capital humain, qui établit un lien direct entre niveau d’instruction, productivité et prospérité économique.
Cette approche a profondément changé la perception des politiques publiques : l’éducation n’est plus considérée seulement comme une dépense sociale, mais comme un investissement stratégique, créateur de rendements économiques et sociaux à long terme.
Dans le cas d’Haïti, cette lecture reste d’une actualité brûlante. Le pays souffre d’un sous-investissement chronique dans le système éducatif, mais aussi d’une inefficacité des dépenses actuelles. Les dépenses publiques en éducation ne dépassent pas 1 % du produit intérieur brut (PIB) en valeur courante, un niveau très inférieur aux standards internationaux d’au moins 4 %. Résultat: des infrastructures scolaires précaires, une forte dépendance au secteur privé, un corps enseignant insuffisamment formé et un taux d’échec scolaire élevé.
Or, la théorie du capital humain nous enseigne que cette situation compromet directement la productivité globale du pays. Faute d’un capital humain adéquat, les entreprises manquent de main-d’œuvre compétente, l’innovation reste limitée, et la migration devient pour beaucoup la seule option pour valoriser leurs compétences.
À l’inverse, investir dans l’éducation de façon efficiente, c’est miser sur la croissance future. Chaque année de scolarité supplémentaire accroît en moyenne de 8 à 10 % les revenus d’un individu, selon des estimations internationales. Dans les pays en développement, l’effet est encore plus marqué, car l’éducation permet non seulement d’accroître la productivité, mais aussi de réduire la pauvreté et de renforcer la cohésion sociale. Pour Haïti, cela signifierait une main-d’œuvre mieux formée, capable de transformer les ressources locales, d’attirer des investissements, et de participer pleinement à la croissance de l’économie nationale.
Le défi haïtien
Lors de la session 2025 du baccalauréat unique, seuls 40,7 % des candidats ont été admis dans le département de l’Ouest, selon les résultats du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP). Les taux de réussite varient selon les départements, allant de 40,7 % dans l’Ouest à 66,9 % dans le Sud. Dans certaines régions, plus d’un élève sur deux échoue. Ces chiffres traduisent un système qui peine à remplir sa mission première : former les générations futures.
Les priorités de réforme doivent inclure l’augmentation des ressources allouées à l’éducation pour se rapprocher des standards régionaux, l’investissement dans la formation et la revalorisation du métier d’enseignant, l’adaptation du curriculum aux besoins du pays, en introduisant davantage de compétences techniques, numériques et civiques, tout en renforçant l’usage du créole aux côtés du français. Il faudra rendre gratuit et équitable l’accès à l’école, notamment dans les zones rurales et pour les familles défavorisées. Il faudra aussi restaurer la crédibilité du système par une lutte effective contre la fraude aux examens et le trafic de diplômes.
La refondation de l’éducation en Haïti ne peut relever d’un seul acteur. Elle exige un engagement conjoint de l’État, du secteur privé, de la société civile, des parents, des élèves, de la diaspora et des partenaires internationaux. Plus qu’un chantier sectoriel, il s’agit d’un projet national. Investir dans l’éducation, c’est investir dans l’avenir. Pour Haïti, la question n’est pas de savoir si le pays peut se permettre de financer son école, mais de comprendre qu’il ne peut plus se permettre de ne pas le faire.
Pas une panacée non plus !
Cependant, comme l’a fait remarquer l’économiste du développement William Easterly, l’éducation est loin d’être une panacée. Il n’en existe pas d’ailleurs. Par exemple, certains pays africains ont eu une hausse substantielle du taux de scolarisation ces dernières années sans pour autant enregistrer des effets significatifs sur leur niveau de développement économique. Il est toutefois indéniable qu’un niveau d’éducation plus élevé s’accompagne en général d’un salaire plus élevé. Car, un diplômé du secondaire tend à gagner plus que celui du primaire et l’universitaire perçoit en moyenne un salaire plus élevé que le diplômé du secondaire. Qui s’instruit s’enrichit, dit-on.
L’éducation ne se limite pas non plus aux gains individuels : elle agit aussi sur la société dans son ensemble. Une population instruite est plus à même de participer à la vie civique, de faire des choix éclairés, de favoriser l’innovation et d’améliorer la productivité globale. Toutefois, pour que ces effets se traduisent en développement économique réel, l’éducation doit être complétée par un environnement propice : marchés du travail fonctionnels, institutions stables, stabilité politique, infrastructures adéquates et politiques publiques cohérentes. Sans ces conditions, le simple fait de multiplier les années de scolarité ne suffit pas à transformer les ressources humaines en moteur de croissance durable.
Par-delà les urgences sociales et politiques, la question éducative demeure le socle de toute reconstruction nationale. Dans un pays marqué par des décennies de crises et d’inégalités, repenser l’école haïtienne n’est plus un choix, mais une nécessité. En Haïti, l’éducation reste un privilège plus qu’un droit. Plus de 80 % des écoles sont privées, souvent coûteuses et de qualité inégale, laissant des milliers d’enfants en marge du système. Dans les salles de classe surchargées, des enseignants, eux-mêmes mal formés, tentent de transmettre tant bien que mal des connaissances, alors que les taux d’échec aux examens officiels témoignent d’un système en échec.
À cette réalité s’ajoute le poids écrasant de la pauvreté et de l’insécurité. Trop d’élèves quittent l’école prématurément, contraints d’aider leur famille à survivre ou bloqués par des violences qui rendent le chemin de l’école dangereux. Résultat : une génération fragilisée, privée des outils essentiels pour construire son avenir. Toutefois, l’éducation peut devenir une arme pacifique, un ferment d’espoir. Mais cela suppose une refondation en profondeur. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter le nombre de salles de classe ou de manuels scolaires, mais de repenser ce que l’on enseigne et comment on l’enseigne.
Haïti a besoin d’une école inclusive, accessible et de qualité, qui accueille chaque enfant, fille ou garçon, en ville comme dans les campagnes. Elle doit s’appuyer sur des enseignants bien formés, soutenus par une véritable politique publique de formation initiale et continue. Le curriculum doit être adapté aux réalités haïtiennes : intégrer l’histoire et la culture nationales, tout en ouvrant la porte aux compétences scientifiques, techniques, numériques et entrepreneuriales.
Au-delà des savoirs, l’école doit transmettre le savoir-être : civisme, respect, solidarité, créativité, prospérité et sens du bien commun. C’est une éducation citoyenne qui permettra de former non seulement des diplômés, mais des acteurs du changement. Une école crédible doit être fondée sur le mérite et l’effort, gages de justice et de progrès. L’avenir d’Haïti passe par un renouveau de son système éducatif. C’est dans les salles de classe que se joue dès aujourd’hui le destin collectif du pays. Quand ces salles de classe se ferment, il y a de quoi s’en inquiéter. Offrir une éducation moderne, enracinée dans la culture haïtienne et ouverte sur le monde, c’est préparer une génération capable non seulement de rêver d’un avenir meilleur, mais surtout de le bâtir. Car de toutes les ressources d’une nation, aucune n’est plus stratégique que l’éducation.


