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Processus électoral en Haïti : La machine du CEP tourne en plein enlisement sécuritaire

Par Jean Wesley Pierre

Alors que le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé réunissait son gouvernement à la Villa d’Accueil ce samedi 7 mars 2026 pour « tracer la feuille de route » vers des élections crédibles, et que le Conseil Électoral Provisoire (CEP) prolongeait jusqu’au 11 mars le recrutement des agents électoraux, une question existentielle traverse la classe politique : comment organiser un scrutin quand 60 % de l’électorat vit en zone de non-droit et que les partis ont perdu jusqu’à leur siège social ?

En apparence, tout fonctionne. D’un côté, la Primature publie un communiqué solennel où le Chef du gouvernement expose sa « vision stratégique » et fixe des « orientations précises » à ses ministres, notamment sur « la préparation des élections, conformément au cadre légal et au Pacte national ». De l’autre, le CEP annonce une prolongation technique du recrutement des Agents du registre électoral et se félicite qu’une « cinquantaine » de partis aient déjà entamé leur inscription.

Mais derrière cette façade de normalité administrative, l’analyse des déclarations du secrétaire général de parti FUSION des Sociaux-Démocrates Haïtiens et ancien locataire du ( MTPTC ) Ministère des Travaux Publics, Transports et Communications, Mr Rosemond Pradel, révèle un effondrement systémique que les communiqués officiels semblent soigneusement éviter.

L’axiome sécuritaire : la variable que les calendriers ignorent

Le communiqué de la Primature énumère trois priorités nationales :

« le rétablissement de la sécurité sur l’ensemble du territoire, le redressement économique et social du pays et l’organisation d’élections libres ».

La formulation suggère une simultanéité, voire une synergie, entre ces objectifs.

Pourtant, l’analyse du terrain impose un ordre séquentiel rigoureux que le discours politique refuse d’assumer. Mr Rosemond Pradel est catégorique :

« L’environnement actuel, du point de vue sécuritaire, ne nous permet pas d’organiser des élections. » Il ne s’agit pas d’un simple constat d’insécurité, mais d’une équation géographique implacable. « Les départements du Centre, de l’Artibonite et de l’Ouest… représentent à eux seuls 60 % de l’électorat haïtien. »

Le raisonnement est imparable : ou bien le CEP organise des élections excluant de facto 60 % des électeurs, ce qui viderait le scrutin de toute légitimité démocratique. Ou bien il attend que ces zones soient sécurisées, ce qui, selon le secrétaire général du parti Fusion des Sociaux-Démocrates Haïtiens, repousse l’échéance bien au-delà de 2026.

« Nous sommes à neuf mois de la fin de l’année 2026 et les forces de suppression des gangs annoncées par les autorités ne sont toujours pas en place. »

Le Premier ministre parle de « redéfinition des cadres normatifs de la sécurité ». Mais entre la norme et sa matérialisation sur le terrain, les gangs continuent d’administrer leurs territoires.

L’inscription des partis : le rituel procédural ?

Le ( CEP ) Conseil Électoral Provisoire insiste dans sa communication :

« Depuis le début du processus d’inscription, des partis politiques, groupements et regroupements politiques se succèdent dans les locaux du CEP ».

L’institution électorale construit ainsi le récit d’un processus dynamique et participatif.

Mr Pradel expose un dilemme que les chiffres bruts du CEP ne capturent pas.

« On peut s’inscrire, mais sans forcément participer aux élections sous le nom de ce parti politique ; on peut participer aux élections sous la bannière d’une plateforme politique. »

Cette précision est cruciale. Elle indique que l’inscription en cours pourrait n’être qu’une formalité sans lien avec une réelle intention de participer au scrutin. Plus grave, elle révèle une stratégie d’évitement : les partis gardent leurs options ouvertes tout en maintenant une distance critique.

« Je ne vois pas pourquoi un parti politique qui a l’habitude de participer aux élections depuis déjà plus d’une décennie… devrait refaire la démarche, puisque son dossier est déjà entre les mains du CEP, » ajoute-t-il, soulignant ce qu’il perçoit comme une absurdité administrative. La décision de finalement s’inscrire, annoncée à contrecœur, relève moins d’une adhésion au processus que d’une prudence tactique : « comme c’est le souhait du CEP que tous les partis politiques viennent s’inscrire, dans ce cas nous allons nous inscrire. »

L’effondrement logistique : la variable muette des communiqués

Ni le communiqué de la Primature ni celui du CEP n’évoquent la situation matérielle des partis politiques. Pourtant, l’analyse des déclarations du secrétaire général du parti Fusion des Sociaux-Démocrates Haïtiens met en lumière un désastre infrastructurel silencieux.

« Le local que nous avions a été pris par la population, qui en a fait un camp de réfugiés, » révèle-t-il.

Ce témoignage, au-delà de son aspect anecdotique, décrit une réalité systémique. Les partis politiques, acteurs centraux de tout processus électoral, sont physiquement amputés de leurs moyens d’action.

La conséquence logique est implacable : « Même si nous voulions organiser des élections aujourd’hui, tous les partis devraient déplacer leur siège social vers un département plus ou moins calme. » souligne Mr Rosemond Pradel.

Cette transplantation forcée implique des coûts que les formations politiques, dans le contexte économique actuel, ne peuvent supporter.

Aucun calendrier électoral, aussi précis soit-il, ne peut résoudre cette équation. Le CEP agit « comme si les élections allaient réellement avoir lieu » , mais cette fiction administrative se heurte à l’absence des infrastructures les plus élémentaires.

La réforme technique comme seule issue : l’argumentaire du désespoir

L’élément le plus frappant de l’analyse politique réside peut-être dans la proposition du secrétaire général. Plutôt que de simplement rejeter le processus, il formule une critique constructive en pointant les failles structurelles du système électoral haïtien.

« Depuis 1986, nous organisons des élections en Haïti, et presque toutes ont toujours été contestées, » rappelle-t-il.

Le diagnostic est précis : le support papier, avec ses bulletins et ses procès-verbaux, crée structurellement les conditions de la fraude.

« Lorsqu’on retire les bulletins de l’urne pour les compter, il y a toujours une possibilité de fraude, car les chiffres ne correspondent pas. » poursuit Rosemond Pradel.

En dernier lieu l’ancien locataire du MTPTC, Rosemond Pradel affirme clairement que :

« C’est une opportunité pour que le CEP lance la modernisation de l’organisation électorale. »

La suggestion d’un passage au vote électronique ou biométrique, qui éliminerait les « centres de tabulation » devenus, par un jeu de mot révélateur, des « centres de tribulations ».

Cette proposition technique cache une analyse politique profonde : la crise actuelle, si elle rend les élections impossibles dans leur format traditionnel, pourrait paradoxalement ouvrir une fenêtre d’opportunité pour une refondation du système. Mais cela suppose que le CEP et le gouvernement reconnaissent que la simple activation des procédures héritées du passé ne suffira pas.

Le syndrome du calendrier flottant

Le CEP parle de cycle électoral, rappelant dans ses documents que « certaines activités de la période post-électorale peuvent se poursuivre au démarrage du prochain cycle électoral ».

Cette vision continue du temps électoral, techniquement juste, devient problématique quand elle sert à masquer l’absence de conditions de base.

La Primature évoque une « gouvernance responsable » et des « actions humanitaires en faveur des Personnes Déplacées Internes ». Mais ces personnes déplacées sont parfois installées dans les locaux mêmes des partis politiques, transformant les infrastructures électorales en camps de réfugiés.

Entre la machine administrative qui tourne à vide et la réalité d’un effondrement sécuritaire et logistique, le fossé se creuse chaque jour. Et pendant ce temps, les trois départements qui concentrent 60 % de l’électorat, comme le rappel Rosemond Pradel, restent silencieusement exclus d’un processus qui, sur le papier, prétend les inclure.

Jean Wesley Pierre / Le Relief

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