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Nouvelle frappe américaine dans la mer des Caraïbes : une guerre sans mandat qui inquiète

Par Jean Wesley Pierre

Washington, Dimanche 2 novembre 2025 — Les Caraïbes, longtemps perçues comme un espace de transit commercial et culturel entre les Amériques, deviennent de plus en plus le théâtre d’une militarisation inquiétante sous le prétexte de la « guerre contre la drogue ». Samedi, le secrétaire à la Défense américain, Pete Hegseth, a confirmé une nouvelle frappe aérienne contre un bateau en mer des Caraïbes, qui aurait fait au moins trois morts. Il s’agit de la quinzième attaque de ce type depuis le lancement d’une vaste offensive américaine début septembre.

Une guerre sans front ni transparence

Dans une courte vidéo publiée sur les réseaux sociaux, M. Hegseth a présenté l’explosion du navire comme « un succès opérationnel » contre des trafiquants de drogue présumés. Mais aucun élément de preuve n’a été fourni. Le Pentagone affirme que la cible « était connue des services de renseignement », sans livrer ni identité, ni lien formel avec un cartel.

L’opération a eu lieu en eaux internationales, hors de toute juridiction nationale. Ce simple détail soulève une question essentielle : de quel droit les États-Unis peuvent-ils exécuter des individus en haute mer, sans procès ni mandat, sur la base d’accusations non vérifiées ?

La logique du « conflit armé contre les cartels »

Selon Washington, ces frappes s’inscrivent dans une stratégie plus large, fondée sur un décret présidentiel signé par Donald Trump, reconnaissant les cartels de la drogue comme « entités belligérantes ». En d’autres termes, le gouvernement américain s’octroie le droit d’utiliser la force militaire, y compris létale, contre des civils soupçonnés d’activités criminelles, sans distinction territoriale.

Ce glissement rhétorique et juridique, dénoncé par de nombreux experts en droit international, fait basculer la lutte antidrogue dans une zone grise, entre guerre et maintien de l’ordre. « C’est une dérive majeure du droit de la guerre. Les États-Unis inventent un conflit qui n’existe pas pour justifier des frappes illégales », estime un juriste du Center for Constitutional Rights, cité par The Intercept.

65 morts en deux mois : un lourd tribut humain

Depuis septembre, environ 65 personnes ont trouvé la mort dans ces frappes, selon les chiffres communiqués par le Pentagone. Certaines victimes n’ont jamais été identifiées, d’autres ont disparu en mer. Le cas le plus controversé reste celui d’un navire frappé dans l’est du Pacifique le 27 octobre : Washington affirmait qu’un survivant avait été secouru, mais la marine mexicaine a depuis annoncé qu’aucune trace de cette personne n’avait été retrouvée.

Derrière la froideur des bilans militaires, ce sont des vies humaines effacées sans procès, sans enquête et sans responsabilité. Ces opérations, menées sous couvert de sécurité régionale, rappellent les exécutions extrajudiciaires déjà dénoncées dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » au Moyen-Orient.

Les Caraïbes sous tension : un espace de domination déguisée

Au-delà du discours sécuritaire, cette nouvelle campagne militaire révèle un redéploiement stratégique américain dans la mer des Caraïbes, une région historiquement perçue par Washington comme sa « zone d’influence naturelle ».

Avec 10 000 soldats déjà déployés et 5 000 autres en route à bord du porte-avions USS Gerald R. Ford, les États-Unis militarisent progressivement un espace maritime partagé, sans consultation des pays riverains. Pour de nombreux observateurs caribéens, cette posture s’apparente à une démonstration de force néocoloniale, visant autant à contrôler les flux économiques et migratoires qu’à intimider les États de la région.

Un précédent dangereux pour le droit international

Les États-Unis justifient ces attaques par la nécessité de « protéger leur population contre les menaces transnationales ». Mais dans les faits, aucun traité, aucune résolution de l’ONU, ni aucun mandat régional ne leur accorde le droit d’utiliser la force létale en mer des Caraïbes.

Ce précédent risque d’ouvrir la voie à d’autres puissances qui, au nom de la lutte contre le crime ou le terrorisme, pourraient mener des frappes similaires hors de leurs frontières. C’est une normalisation de l’assassinat ciblé comme outil diplomatique une dérive qui sape les fondements mêmes du droit international et de la souveraineté des États.

Vers une guerre invisible

En transformant les Caraïbes en champ de bataille, Washington exporte sa doctrine de la guerre préventive et s’arroge un droit de vie et de mort sur des individus jamais jugés. Derrière les communiqués triomphants du Pentagone, c’est une guerre invisible, sans témoins, sans accountability, qui se déploie au large de nos côtes.

Plus qu’une lutte contre la drogue, cette offensive ressemble à une expansion militaire masquée, qui risque d’alimenter les tensions diplomatiques et de fragiliser encore davantage un espace caribéen déjà vulnérable.

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