Par Jean Wesley Pierre
Au lendemain du dialogue inter-haïtien organisé par le Conseil présidentiel de transition (CPT), le dépôt des candidatures pour les postes de président et de Premier ministre, a offert un spectacle révélateur de la fragilité de la scène politique haïtienne.
Dans un protocole censé être solennel, une responsable de la réception des dossiers s’est adressée aux candidats d’une voix étonnamment pressante : « Qui est là pour le poste de Premier ministre ? Président ? Avancez ! » L’intonation, presque théâtrale, contraste avec le sérieux de l’enjeu : choisir les dirigeants capables de conduire le pays après le 7 février 2026. Le hall de l’hôtel se transforme ainsi en un théâtre où la solennité se mêlait à l’absurde, donnant à voir une scène pour le moins burlesque.
Afflux de candidats et ambitions démesurées
Parmi les premiers postulants à se présenter figurent Tranquilor Mathieu, candidat à la présidence, et Maître Reynold Georges, dont l’accès a été refusé par les agents de l’USGPN, suivi par d’autres figures politiques locales.
Coordonnateur national de Diaspora Ayisyen Pou Lapè,
Tranquilor Mathieu, doctorant en droit international à l’Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti, est titulaire d’une maîtrise en études judiciaires, se dit porteur d’un projet pour une transition sans exclusion, dans la paix et l’unité nationale.
Tous ambitionnent d’intégrer le collège présidentiel de trois membres proposé par la résolution du dialogue, composé d’un représentant du CPT, d’un juge de la Cour de cassation et d’une personne de la société civile, aux côtés d’un Premier ministre chargé de la gestion quotidienne de l’Etat.
Cette affluence illustre non seulement l’ampleur des ambitions politiques, mais également le mode d’organisation de la procédure : le protocole, bien que méthodique sur le papier, peinait à canaliser le flot de candidatures, donnant l’impression que la solennité de l’événement s’effritait face à la réalité du terrain. Certains observateurs n’ont pas manqué de qualifier la scène d’« humoristique », tout en reconnaissant son importance politique réelle.
Une étape concrète, mais fragile
Le dépôt des candidatures constitue la première tentative tangible de mettre en œuvre la résolution adoptée lors du dialogue inter-haïtien. Clovis Obas, ancien parlementaire du PHTK, a insisté sur le fait que :
« cette phase constitue l’étape concrète de mise en œuvre des propositions du dialogue ».
Cependant, symbolisme et efficacité ne sont pas synonymes : ces dossiers déposés n’effacent pas les obstacles structurels qui pèsent sur la transition.
Le Dr Jean Hénold Buteau, membre du comité de pilotage des signataires de l’Accord de Montana, souligne que :
« La principale difficulté réside dans l’incapacité réelle à garantir l’application de la résolution adoptée. »
L’insécurité persistante, la fragmentation politique et l’influence des acteurs internationaux demeurent des freins majeurs. La bonne volonté des candidats et du CPT ne suffit pas face à ces réalités.
Entre solennité et ironie protocolaire
La scène du hall de l’Hôtel Montana illustre parfaitement cette tension entre formalisme et absurdité : des candidats déposant leurs dossiers avec rigueur, confrontés à un protocole presque comique dans sa manière de presser les participants. Derrière cette légèreté apparente se cache une réalité inquiétante : le dépôt de candidatures, aussi officiel soit-il, ne garantit ni la continuité du dialogue ni la mise en œuvre effective de la résolution.
Une transition suspendue
Tranquilor Mathieu et les autres postulants incarnent les ambitions politiques et les espoirs de légitimation nationale, mais ils sont confrontés à l’écart considérable entre symbolique et efficacité. Entre injonctions théâtrales du protocole, pressions internationales et obstacles sécuritaires, la scène reflète toute la complexité et les incertitudes de la transition haïtienne à l’approche du 7 février 2026.
En définitive, la question reste entière : cette étape transformera-t-elle la résolution du dialogue en transition politique effective, ou ne restera-t-elle qu’un épisode protocolaire dans le chaos institutionnel haïtien ? Les prochains jours fourniront la réponse.
Jean Wesley Pierre/ Le Relief


