Petit-Goâve a une superficie de 388 km2. C’est une commune du département de l’ouest, située à environ 68 km au sud-ouest de Port-au-Prince. Sa population actuelle est estimée à 200 201 habitants, dont plus de 71 % vivant en ville. Coincée entre le littoral et les montagnes, dont elle est séparée par un filet de plaine, la ville est l’une des plus anciennes du pays. Elle s’appela Goâve selon les Amérindiens, qui signifie baie. Puis, les Espagnols la nommèrent Aguava à la fin du XVIe siècle. Après le traité de Ryswick (1697), les Français divisèrent la ville en deux : Grand-Goâve et Petit-Goâve. Située sur la trajectoire des cyclones et des tempêtes, la commune et en particulier ses montagnes sont souvent touchées par les phénomènes météorologiques extrêmes.
Dans la nuit du 28 au 29 Octobre 2025, lors du passage de l’ouragan Mélissa, le débordement de La Digue a provoqué des inondations dans les zones de « Dèyè et Devan Gabion », de Borne Soldat, de Chemin neuf, de Nan Ananas, rendant la circulation sur la route nationale numéro 2 (RN2) impraticable, du pont jusqu’au sous-commissariat de la PNH. Le bilan provisoire dressé par la Protection civile de Petit-Goâve au 1e novembre 2025 est très lourd : 25 morts dont 10 enfants, 7 personnes portées disparues, 12 blessés, 132 maisons détruites et 789 maisons inondées, 815 familles sinistrées, 3 écoles et 5 églises endommagées,etc. Il y a de plus dans ces zones plusieurs entreprises affectées et plusieurs véhicules enfouis dans l’eau et la boue.
Au niveau de la communauté de Fon Fabre, à l’est et non loin du pont La Digue, la rivière Provence qui était déviée de son cours naturel a de son côté dévasté les cultures, des deux côtés de la RN2. Dans les mornes, ce sont surtout les jardins et les bétails qui sont sévèrement affectés, tandis que les terres (glissement de terrain, éboulement) et quelques maisons ont aussi fait les frais. Lors d’une rencontre avec les paysans, le 3 novembre en cours, ils ont laissé entendre qu’ils n’auront de quoi à manger que pour deux semaines et, après, ce sera la famine. Cela en dit long sur le niveau de fragilité de leur production aux aléas naturels, sur leur propre vulnérabilité et sur la perte de leur pouvoir de résilience.
- Pourquoi une telle tragédie ?
Population de la cité soulouquoise, je ne suis pas un politicien. Je n’ai ni le verbe, ni la plume, ni le charisme pour vous soumettre au charme de mon discours. Mais, j’ai une conscience citoyenne très poussée, un engagement communautaire, une capacité technique et une expérience pratique qui ne sont pas à démontrer. C’est en référence à cela que je viens m’adresser à vous, en toute franchise et sincérité. J’ai entendu les cris de douleur des familles victimes, qui résonnent avec fracas comme un tonnerre dans un ciel très sombre, déchiré par des éclairs intempestifs. J’ai écouté et lu les frustrations des uns et les récriminations des autres, ainsi que les prescriptions de certaines personnes, comme si Mélissa était le principal responsable des pertes en vies humaines et des dégâts matériels majeurs enregistrés. J’ai également entendu certaines attentes, cachant mal cependant l’impatience des vautours et des charognards qui ont déjà commencé à manœuvrer sur le terrain.
Je suis moi-même allé sur place. J’ai vu, observé, discuté avec des riverains et essayé de décrypter avec recul, sachant qu’auparavant (le 14 juillet 2025) la Sosyete Lakou Dessalines a écrit à quatre ministères pour attirer leur attention sur les risques et les inviter à agir, tout en rendant ensuite publique la teneur de la lettre. Les 25 aout et 02 septembre 2025, ladite institution a réalisé deux visites d’exploration avec une dizaine de personnes, consistant respectivement à remonter le lit de la rivière La Digue, du pont aux deux gorges, en piémont de Bourdeau, et à partir des mornes pour redescendre vers le lit de la rivière La Digue jusqu’au pont, dans le but de bien saisir sa dynamique à partir des caractéristiques du territoire, de bien analyser tant les facteurs humains et les enjeux que les risques et menaces qu’elle fait peser sur la ville.
La Sosyete Lakou Dessalines a ensuite produit un document pointant 3 actions majeures à mener :
1) la restauration de l’écosystème des micro-bassins versants de La Digue et l’amélioration du cadre de vie de leurs habitants ;
2) le curage du lit de la rivière et le gabionnage associé à une ceinture végétale sur un périmètre raisonnable pour offrir le maximum de protection et pour éliminer les failles constatées ; et
3) la construction du pont lui-même.
- Aux enjeux forts des notions fortes
Je compatis à la douleur des familles victimes, sachant que rien ne pourra compenser les pertes en vies humaines comme, par exemple, cette mère inconsolable qui a perdu 3 enfants. Mais, en dépit de ce moment de commotion, on ne peut faire l’économie de demander qui ou quel système a tué l’empereur ?
Si le changement climatique peut être mis en cause et si Mélissa en est l’étincelle qui a mis le feu aux poudres, force est aussi de reconnaître que le facteur anthropique en est lui-même le baril de poudres. C’est ce qu’on peut appeler : « Chercher la vie, détruire la vie ». C’est le melting-pot du milieu rural dans la ville, faisant de Petit-Goâve l’une des communes les plus urbanisées du pays (71 % de sa population). Il s’agit bien de gens en quête de progrès ou d’évolution. Fuyant les privations de toutes sortes de leur milieu, ils viennent s’entasser dans un bidonville, pendant que la raison d’État et son autorité en sont totalement absentes. Jusqu’ici aucun responsable n’a jeté l’éponge ou n’est renvoyé pour cause de négligence1.
Ça donne froid au dos d’entendre certains dire que si on leur donne du bois et de la tôle, ils vont reconstruire leur abri au même endroit. Mais, c’est également rassurant quand une minorité préfère s’installer ailleurs ou se retirer dans ses zones d’origine. C’est ce qu’a révélé une enquête menée, les 3 et 4 novembre 2025, par la Sosyete Lakou Dessalines sur un échantillon de 164 familles sinistrées, soit 20 % sur les 815 familles. Cette enquête a aussi montré que les trois besoins urgents sont d’ordre alimentaire (31 %), énergétique (27 %) et vestimentaire (22%).
Connaissant l’impact du traumatisme sur la santé mentale et, donc, sur le comportemental, il est opportun de penser aussi à un appui psychologique. Sachant en outre qu’à chaque difficulté, il y a toujours des opportunités, il est important de changer de perspective pour pouvoir en tirer parti. Mélissa devrait être le prétexte et l’occasion pour lever la barre et penser tant à un changement réel pour la commune en général qu’à un saut qualitatif pour la ville en particulier. C’est là l’une des causes que les Petit-Goâviens, d’ici et d’ailleurs, devraient s’employer à porter, à promouvoir et à défendre collectivement et de manière organisée, tout en mutualisant leurs forces pour être aussi des agents en première ligne de cette reconstruction.
1 Rappelons que Mélissa était annoncée et précédée par 4 jours de pluie dans les montagnes, dont le sol était déjà saturé avant les pluies torrentielles de l’ouragan. Connaissant en outre le monstre que peut être La Digue quand elle est en forte crue (vu qu’une pareille tragédie et peut être pire a déjà été vécue en 1994) et les maillons faibles existant dans les berges de protection, une évacuation volontaire ou forcée aurait dû se faire. Mais, ce n’était pas le cas.
- Proposition d’actions à prendre
Voici quelques pistes, que nous pouvons enrichir et finaliser ensemble, pour ensuite en faire notre cheval de bataille sur les 25 prochaines années. Sachant qu’il est impossible à un gouvernement ou deux de tout réaliser, laissons alors à ce gouvernement en fin de règne les actions d’urgence, en vue de satisfaire les besoins pressants et de préserver la dignité tant des défunts que des 815 familles sinistrées :
Un train d’actions d’urgence
D’une part, certaines actions d’urgence à mener :
Accompagnement des familles pour donner des funérailles dignes aux défunts, tout en observant un
moment d’arrêt de travail symbolique de 60 minutes ;
Fermeture de la brèche avec des gabions et fouille avec des pelles mécaniques, afin que les eaux reprennent leur cours habituel et de protéger les zones en aval inondées (les deux brèches entourant l’Hôtel Marco, qui débouchent sur la route nationale # 2 et nan Ananas) ;
Relocalisation temporaire des familles victimes (à courte échéance et selon des modalités précises et justes, utilisant familles d’accueil et d’autres endroits appropriés : cas de force majeure et raison d’État obligent) ;
Fourniture d’eau potable (seau avec filtre à eau, fontaines provisoires), points de lavage des mains et installation de toilettes mobiles (pour minimiser les risques de propagation du choléra et autres) ;
Fourniture de kits (alimentaires, de cuisine, sanitaires, hygiéniques, scolaires, énergétiques) ;
Des vêtements (achat de tissus et mobiliser des artisans contractualisés pour confectionner des vêtements faisant ainsi circuler l’argent au niveau local), chaussures et couvertures ;
Travaux à haute intensité de main-d’œuvre (en termes de nettoyage/déblayage pour récupérer certains biens enfouis dans les décombres), pour recapitaliser les familles délocalisées et leur permettre de mener des
activités lucratives pour se prendre en charge ;
Accompagnement de la population dans la réfection des pièces importantes disparues,
Autres éléments particuliers basiques (appui psychologique, matériaux de construction pour des familles ayant un autre endroit en sécurité où aller, campagne médiatique de sensibilisation, etc.)
Connaissant les dérives habituelles attachées aux opérations d’urgence, l’État doit en effet s’organiser pour bien exercer son leadership, en se positionnant comme régulateur, protecteur et facilitateur. Il lui revient d’orienter les opérateurs de différents horizons présents, en fonction des besoins identifiés par zone, tout en maintenant avec eux un contact étroit de suivi et en leur apportant l’accompagnement nécessaire pour qu’ils jouent leur rôle avec efficacité et pour qu’ils contribuent effectivement à amortir rapidement l’impact de Mélissa sur la population.
Un package d’actions durables pour la renaissance.D’autre part, sur le plan structurel, ma proposition se décline en trois temps : court, moyen et long terme. Elle s’accroche au message très puissant véhiculé par Mélissa : la nature invite Hayti à prendre le grand virage spirituel pour un renouveau matériel qualitatif. La première chose est de sortir de la logique de pansement, pour répondre au rendez-vous de l’histoire, en prenant le taureau par les cornes. Ce virage comporte alors des exigences d’ordre psychique (mental et comportemental), sociologique (culturel, identitaire et social), économique (investissement dans la production, mettre les gens au travail), écologique (réhabilitation et protection des écosystèmes et de la biodiversité) et climatique (adaptation et atténuation).
Autrement dit, les dégâts de Mélissa à Petit-Goâve doit être l’opportunité à saisir pour construire une ville moderne modèle, dans une vision de renaissance. Comment y parvenir ? Étant détenteur du monopole de la violence légitime, l’État doit non seulement exercer efficacement et justement son pouvoir régalien, mais aussi être à la fois un planificateur territorial avisé, un investisseur et un catalyseur d’investissement agissant comme incitateur, accompagnateur, protecteur et redistributeur de la richesse créée pour tamiser l’injustice sociale et territoriale. L’État a donc besoin de promouvoir d’abord un développement endogène (ayant pour point d’appui les atouts et potentiels locaux), avec une main de fer dans un gant de velours, pour faire ensuite de la démocratie un art de vivre dans la propreté, la dignité et la postérité pour tous.
Voici alors 12 pistes d’actions conséquentes et structurelles à mener :
- Le zoning et un plan d’urbanisme pour anticiper et accompagner l’extension de la ville, tout en établissant un système de codification/numérotation des maisons, ainsi qu’un système d’information sur les risques ;
- La restauration et la protection des écosystèmes des bassins versants de La Digue (12e et 11e sections) par des actions aptes à modifier la morphologie du territoire et la végétation pour augmenter le taux d’infiltration d’eau, réduire le taux de ruissèlement ; l’amélioration de la qualité de vie de leurs habitants et leur accès aux infrastructures socioéconomiques et à des services de proximité, tout en appuyant le grand projet de territoire appelé « Les Jardins Lakou Dessalines », un site de pèlerinage mémoriel et d’écotourisme, à grand impact sur l’entreprenariat comme tremplin et moteur de création de richesses, d’emplois et de revenus au niveau tant local que communal, voire régional et national ;
- Le curage du lit de la rivière et le gabionnage des berges secondé par une ceinture végétale protectrice sur
une largeur et une profondeur offrant le maximum de résistance, des deux côtés de la rivière ; - La construction du pont avec une élévation et longueur suffisantes ;
- La construction de logements sociaux, de 3 à 4 étages, pour accueillir les familles victimes, incluant place publique et services publics de qualité notamment en termes d’école, d’hôpital, de tribunal de paix, d’eau, d’électricité, de transport, de gestion des déchets, etc., alors que la zone affectée sera transformée en une grande ferme coopérative de production agricole et agroalimentaire avec la participation des victimes, tout en en faisant un lieu de promenade et de souvenirs ;
- La réhabilitation moderne du port, en étendant son emprise à côté, dans un but de génération de richesses pour financer les infrastructures de rénovation urbaine et rurale, tout en transformant la zone périphérique en un vrai centre-ville (Downtown), avec son ancienne vocation économique et financière ;
- La construction d’un centre sportif et culturel, englobant le site du parc Anglade et de l’ancien Lycée Faustin Soulouque (réhabilitation moderne du terrain, construction d’un gymnasium et d’un parking) ;
- La réhabilitation de l’Hôpital Notre-Dame de Petit-Goâve pour en faire un hôpital de référence à grande capacité d’accueil et d’offre de services de qualité tant pour la commune que pour le Grand Sud ;
- La délocalisation du marché pour étendre la place publique et construire un vrai Hôtel de ville, tout en récupérant l’endroit où était l’Hôtel de l’Empereur pour y installer une bibliothèque municipale, un tiers- lieu technologique, un musée, une salle de spectacle et de cinéma, un observatoire. Il s’agit aussi de trouver un endroit approprié pour relocaliser le marché public ;
- La réhabilitation des rues et des ouvrages de drainage, plus le verdissement des rues de la ville, ainsi que celle des pistes rurales, notamment : Tapion – Vallue ; Béatrice-Palmes avec débouché sur Côte-de-Fer ; Vialet / Delate / Fort Gary ; Trouchouchou / Cocoyer Beach, qui sont des zones de production agricole et de grands attraits touristiques.
- La réhabilitation et la dynamisation du littoral, tout en mettant en valeur les plus belles plages ;
- La structuration de la fiscalité communale pour un maximum de recouvrement pour le financement du plan de rénovation de la commune.
En conclusion
L’aube d’une nouvelle bataille pour le changement pointe à l’horizon. Filles et fils de Petit-Goâve, d’ici et d’ailleurs, du milieu urbain et du milieu rural, réveillons-nous et debout avec conscience et conviction pour ce long voyage. Mais, soyons sur nos gardes pour que les vautours et les charognards ne continuent pas à être, dans ces circonstances, l’arme blanche qui saigne Hayti et la sangsue noire qui l’affaiblit, ni ne continuent à nous traiter en « restavèk » qui ne méritent que les miettes.
C’est Mark Twain qui a dit : « Quand les riches volent les pauvres, on appelle ça les affaires. Quand les pauvres se défendent, on appelle ça de la violence ». Alors, cherchons avec intelligence et trouvons avec audace nos héros pour nous accompagner dans l’exercice de notre droit de légitime défense.
Ce qu’il nous reste à faire est de tirer des leçons, de mettre en place et de lancer le grand Konbit de la cité soulouquoise ; c’est-à-dire nous organiser, éduquer massivement et agir ensemble pour bâtir et récolter, après la tempête, une meilleure qualité de vie pour tous. C’est possible !
Abner Septembre
Sosyete Lakou Dessalines Vallue


