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Mangeons-en tous : l’histoire d’une République découpée!

Par Yves Lafortune

Il fut un temps où gouverner signifiait orienter. Aujourd’hui, trop souvent, cela signifie partager.

Depuis 1992, l’idée du gouvernement de salut public a introduit dans notre vie politique un principe dangereux : celui du repartimientos. À chaque crise, au lieu d’une vision, on a proposé une distribution. Chaque parti son ministère. Chaque groupe sa parcelle d’État. Comme si la survie nationale dépendait moins d’un projet que d’un partage de postes.

Le pays est alors devenu une table. La République, un plat.

Entre 1994 et 2004, le retour du président Jean-Bertrand Aristide avait ouvert une décennie de stabilité relative. Dix ans, c’était assez pour poser des rails, structurer l’administration, réformer l’État, moderniser l’économie. Mais l’occasion historique n’a pas été transformée en fondation durable. L’énergie politique s’est dissipée dans l’urgence et la survie.

Puis 2004–2006 : une brève accalmie, une fenêtre fragile où l’on entrevoyait une possible technocratie, un État moins partisan, plus administratif. Une respiration. Elle fut courte.

Avec la présidence de René Préval, une autre logique s’est consolidée : neutraliser en intégrant. Partager pour apaiser. Donner pour faire taire. Inviter à la moisson ceux qui pouvaient nuire. Ce n’était plus seulement uncompromis ; c’était une méthode. Le pouvoir devenait un outil de pacification politique par la distribution.

Depuis lors, la République ressemble à une hostie politique. Elle est rompue, ceci est mon corps, divisée entre nous et pour la multitude, consommons!

Les partis se succèdent, sans vision cohérente, sans projet national structuré, sans continuité administrative. On ne débat plus d’orientation ; on négocie des portefeuilles. On ne parle plus de transformation ; on parle d’équilibre entre forces. L’État cesse d’être stratège pour devenir arbitre de parts.

Et aujourd’hui encore, alors que le pays traverse l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine, l’impression persiste : on s’apprête à le découper de nouveau. Les mêmes mains tiennent les couteaux. Les mêmes voix réclament leur tranche. On dirait une liturgie politique :
Mangeons-en tous, car ceci est le pays livré à nous.

Mais un pays n’est pas un gâteau. Le pouvoir n’est pas une hostie. La République n’est pas un festin.

Aucun progrès n’est possible dans la logique du partage sans vision. Diviser les ministères ne construit pas une économie. Multiplier les alliances ne produit pas une politique publique. Distribuer le pouvoir ne crée ni institutions solides, ni croissance durable, ni justice sociale.

Un État se bâtit sur trois piliers : une vision claire,
un plan structuré, des femmes et des hommes capables de l’exécuter.

Sans cela, chaque partage est une mutilation supplémentaire. Chaque compromis sans projet affaiblit la capacité collective d’agir. Et le peuple, lui, regarde la table sans jamais être invité au festin. La vérité est connue de tous, à l’intérieur comme à l’extérieur. On ne redresse pas une nation en fragmentant son autorité. On ne guérit pas une crise en multipliant les bénéficiaires du système. Le pouvoir partagé sans direction devient dilution. Il disperse l’énergie au lieu de la concentrer.

À ceux qui tiennent encore leur couteau, prêts à tracer une nouvelle ligne sur le corps fragile du pays, il faut dire ceci :

Un peu de pitié.

Pitié pour cette terre qui n’a pas besoin d’un autre partage, mais d’une reconstruction. Pitié pour cette jeunesse qui attend autre chose qu’un arrangement entre élites.
Pitié pour Haïti.

Car si la République continue d’être mangée tranche après tranche, il ne restera bientôt plus rien à partager.

Yves Lafortune, New Orléans

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