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Les groupes d’autodéfense: entre résistance citoyenne et menace émergente

Par Gesly Sinvilier

Face à l’effondrement de l’État et à la terreur imposée par les gangs, des centaines d’Haïtiens ont pris les armes pour se défendre. Ce mouvement, baptisé « Bwa Kalé », s’est d’abord présenté comme une riposte populaire légitime. Mais à mesure que l’impunité et la violence se généralisent, ces groupes d’autodéfense glissent dangereusement vers la dérive : celle d’une nouvelle forme d’anarchie armée, où la frontière entre justiciers et bourreaux devient de plus en plus floue.

Un mouvement né du désespoir

Selon les chiffres du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), 150 personnes ont été tuées et 15 blessées au cours du troisième trimestre de 2025 par des groupes d’autodéfense ou des membres non organisés de la population. Ces violences se concentrent dans la région métropolitaine de Port-au-Prince (48 %), mais aussi dans l’Artibonite (41 %) et le Centre (5 %).

Dans certaines zones, notamment à Désarmes et Kapenyen, ces groupes sont devenus les seules forces de sécurité effectives, parvenant parfois à repousser des attaques des gangs comme Canaan ou Kokorat San Ras. Pour beaucoup d’habitants, ils représentent le dernier rempart face au chaos. Mais cette légitimité populaire, née d’un vide sécuritaire, cache une réalité bien plus inquiétante.

Une justice populaire dévoyée

Le mouvement « Bwa Kalé », qui tire son nom d’un appel à la vengeance populaire, a rapidement basculé dans une logique de violence arbitraire. De simples soupçons suffisent pour qu’un citoyen soit accusé d’être complice des gangs — souvent sans preuve ni enquête.

Le 15 août 2025, un homme et une femme venus de Saut d’Eau pour acheter des produits au marché de Désarmes ont été lynchés par un groupe d’autodéfense, accusés à tort d’être des informateurs. Une scène devenue tristement banale dans plusieurs localités, où la peur se mêle à la paranoïa.

En prétendant faire justice, ces groupes reproduisent les mêmes logiques de brutalité et d’arbitraire que les criminels qu’ils combattent. La machette, la pierre et le feu sont devenus leurs symboles de « purification », au mépris du droit à la vie et de la présomption d’innocence.

Quand les milices deviennent des acteurs du chaos

Le danger ne réside plus seulement dans la violence spontanée, mais dans l’organisation croissante de ces milices. Dans la localité de Jean Denis, commune de Petite Rivière de l’Artibonite, un groupe d’autodéfense a installé des barrages armés sur les routes principales pour extorquer les habitants et financer l’achat d’armes. Les véhicules qui refusent de payer sont pris pour cibles.

Cette dérive traduit une mutation inquiétante : des milices initialement défensives deviennent des structures criminelles à part entière. Ce glissement rappelle tragiquement d’autres contextes où des mouvements d’autodéfense, tolérés au départ, ont fini par se transformer en seigneuries locales incontrôlées.

Une impasse sécuritaire et morale

Si les groupes « Bwa Kalé » incarnent la colère légitime d’un peuple abandonné, leur montée en puissance illustre surtout la faillite totale de l’État haïtien. En se substituant à la police et à la justice, ils sapent davantage les fondements déjà fragiles de la légalité.

La normalisation de la violence comme outil de protection conduit Haïti dans une spirale dangereuse : plus l’État s’affaiblit, plus les citoyens se militarisent ; plus ils se militarisent, plus l’État perd sa légitimité.

Un avertissement pour l’avenir

Le BINUH, dans ses rapports récents, met en garde contre cette militarisation diffuse de la société haïtienne. Si rien n’est fait pour encadrer ou désarmer ces groupes, Haïti pourrait bientôt faire face non plus à une guerre contre des gangs, mais à une mosaïque de forces armées communautaires rivalisant pour le contrôle du territoire.

Au-delà du drame humain, le phénomène « Bwa Kalé » pose une question cruciale : quand la justice populaire devient-elle une menace pour la société qu’elle prétend défendre ?

Tant que la pauvreté, l’impunité et l’absence d’État persisteront, le cycle de la vengeance continuera de nourrir la violence — jusqu’à ce que plus personne ne distingue le bourreau de la victime.

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