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Le retrait des cagoules : transparence ou mise en danger des policiers ?

Par Jean Wesley Pierre

Port-au-Prince, le 17 février 2026 —
Dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, où l’on constate, Jacques Ader, le responsable de la DDO1 ( Direction départementale Ouest 1 ) exiger l’enlèvement de cagoules d’un groupe de policiers de l’unité CIMO, stationnés à l’avenue Christophe, à Port-au-Prince, non loin de la direction générale des impôts ( DGI ), la scène a rapidement enflammé le débat public. Cette vidéo a suscité beaucoup de discussions parmi les policiers comme au sein de la population, ravivant la question sensible de l’équilibre entre transparence institutionnelle et sécurité des agents.

Une perception contrastée dans la population

Certains citoyens estiment que la mesure pourrait améliorer la confiance envers la police.

« J’ai remarqué que lorsque les policiers portent des cagoules, ils se comportent comme des bêtes sauvages », affirme Michel, un habitant de l’avenue Christophe qui participait aux festivités carnavalesques.

Reflétant ainsi une méfiance persistante envers les forces de l’ordre.

Pour une partie de la population, montrer le visage des policiers serait un pas vers plus de responsabilité et de proximité.

Cependant, cette lecture n’est pas unanime. D’autres citoyens reconnaissent aussi les risques auxquels les policiers sont exposés dans un contexte marqué par la violence des gangs et l’insécurité chronique.

Le point de vue critique d’un agent de l’USGPN

Du côté des policiers, les réactions sont souvent prudentes voire critiques. Un agent 2, de l’unité USGPN ( Unité de Sécurité Générale du Palais National ) estime que :

« ceux qui prennent les décisions ne sont presque jamais en contact avec la réalité sur laquelle ils décident ».

Selon lui, retirer la cagoule relève davantage d’une logique symbolique que d’une stratégie opérationnelle efficace.

Il insiste aussi sur la fonction protectrice de cet équipement :

« La cagoule est un moyen que les policiers utilisent pour se protéger », notamment face aux représailles possibles.

Dans un contexte où les réseaux sociaux facilitent l’identification rapide des agents, il s’interroge ouvertement :

« En quoi l’enlever rendrait la police plus efficace ? »

L’agent évoque également des frustrations internes souvent peu visibles :

« Pour que la police soit efficace, il ne faut pas frustrer les policiers », dit-il, rappelant les problèmes de conditions de travail, les dortoirs inadaptés, l’alimentation jugée insuffisante ou encore les retards de salaires.

Selon lui, « il faut d’abord améliorer la vie du policier dans l’institution pour qu’il fournisse un meilleur travail ».

Enfin, il insiste sur le danger concret :

« Un bandit peut vous identifier et mémoriser votre visage, ce qui fait du policier une cible plus facile », une crainte partagée par de nombreux agents.

Une position nuancée chez un agent de la police routière

Un agent A1 de la DCPR ( Direction de la Circulation et de la Police Routière ) adopte une position plus nuancée. Il rappelle d’abord sa amour, sa passion pour son travail :

« Parce que j’aime ce métier », dit-il pour expliquer son entrée dans la police.

Pour lui, l’idéal professionnel reste clair : « Servir tout le monde sans parti pris et protéger tout le monde de la même façon. »

Concernant la cagoule, il reconnaît certains avantages à la décision : « Le bon côté, c’est d’éviter que certains policiers abusent de la cagoule », admet-il.

Mais il souligne aussitôt les limites : « Les policiers engagés dans les combats contre les gangs n’ont même pas de moyens de transport privés », ce qui peut accroître leur exposition aux risques.

Il insiste également sur le manque de moyens matériels : « Les policiers n’ont même pas de véhicules pour circuler », un problème structurel qui, selon lui, devrait être prioritaire. L’agent plaide pour des mesures concrètes : accès à un véhicule à crédit, augmentation des salaires et équité dans l’application des sanctions disciplinaires entre agents et hauts gradés.

La crainte sécuritaire exprimée dans d’autres unités

Au sein de l’ UDMO ( Unité Départementale de Maintient de l’Ordre ) l’inquiétude est encore plus directe :

« Quand les bandits voient nos visages, ce sont nos familles, nos parents qui en paieront le prix. Avant d’imposer l’ordre, il faut d’abord trouver des solutions adaptées. » Cette déclaration résume la perception dominante chez certains policiers : la transparence ne doit pas se faire au détriment de leur sécurité personnelle et familiale.

Un débat qui dépasse la simple question vestimentaire

Au-delà de la cagoule, ces témoignages révèlent une problématique plus large : conditions de travail difficiles, manque d’équipements, frustrations internes et déficit de dialogue entre la hiérarchie et les agents de terrain.

Plusieurs policiers estiment que sans amélioration structurelle — salaires, logistique, protection juridique et sociale — toute réforme symbolique risque d’être mal perçue et peu efficace.

Dans le même temps, la population réclame une police plus responsable, identifiable et proche des citoyens. Cette tension entre sécurité des agents et exigence de transparence constitue l’un des défis majeurs de la réforme policière actuelle.

Entre réforme institutionnelle et réalité sécuritaire

La controverse autour du retrait des cagoules illustre finalement un dilemme classique : comment concilier la nécessité d’une police visible et responsable avec celle de protéger des agents évoluant dans un environnement à haut risque ?

Sans dialogue approfondi entre commandement, policiers de terrain et population, la mesure pourrait rester perçue comme symbolique plutôt que transformative. Pour de nombreux observateurs, la clé résiderait moins dans l’apparence des policiers que dans l’amélioration globale de leurs conditions de travail et dans la reconstruction progressive de la confiance entre police et citoyens.

Jean Wesley Pierre / Le Relief

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