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Le financement des universités haïtiennes est un investissement à long pour le développement national

Par Sonet Saint-Louis av

La liberté académique doit être protégée contre les attaques injustifiées visant les autorités universitaires, qui s’efforcent de préserver l’enseignement supérieur en Haïti malgré un contexte très difficile. Il est urgent de soutenir les universités, publiques comme privées, en les tenant à l’écart des conflits politiques, car elles jouent un rôle essentiel dans la recherche, la transmission du savoir, l’innovation et le développement scientifique du pays.

Depuis quelque temps, le monde universitaire haïtien est frappé par une insécurité multidimensionnelle, qui touche non seulement le corps enseignant, mais aussi les étudiants, incapables de faire face à l’insécurité alimentaire et financière. La hausse du coût de la vie constitue le principal obstacle pour eux. Ils ne peuvent plus à la fois se nourrir et payer leurs frais de transport.

Dans les universités publiques comme dans les établissements d’enseignement privé, la situation des étudiants est similaire. Certains passent même une journée entière sans manger.

C’est un triste sort pour ces milliers de jeunes qui représentent la semence de l’espoir d’Haïti.

Tout semble être fait pour qu’ils finissent par détester leur pays. Pourtant, nous oublions que ces jeunes appartiennent d’abord à la République avant d’appartenir à leurs parents. Comment espérer de bonnes performances cognitives et la réussite académique dans une telle situation ?

En cette période de crise, l’accompagnement de l’État, à travers un financement équitable de nos universités, doit être encouragé. Il devient même une obligation. Le financement de l’Université d’État d’Haïti, qui provient majoritairement de l’État haïtien, demeure insuffisant. Avec la crise sécuritaire, la majorité des locaux de ses facultés sont occupés par des bandits. C’est une catastrophe. L’État manque gravement à son devoir de protection.

À cause de cette paralysie, les budgets des universités privées sont considérablement réduits. Certaines d’entre elles ne pourront pas tenir longtemps sans une aide de l’État. C’est le cas de l’Université Quisqueya, une institution à but non lucratif dont le financement dépend des partenaires du secteur privé et de l’appui international. Sans financement, l’Université Quisqueya va devoir fermer ses portes. Un soutien véritable à nos établissements d’enseignement est une nécessité impérieuse.

L’université Quiesqueya en crise
D’après certaines informations, la CORPUHA aurait reçu une subvention de 400 millions de gourdes de l’État haïtien. Je n’y vois rien d’anormal en soi. L’essentiel est que ces fonds soient utilisés conformément à l’objectif pour lequel ils ont été accordés. Par ailleurs, les citoyens qui s’interrogent sur le financement des universités par des fonds publics et sur l’usage de ces ressources sont dans leur droit. Cette vigilance n’a rien de condamnable : le public a légitimement droit à l’information.

Selon les informations communiquées par l’Université Quisqueya, fondatrice de la CORPUHA, celle-ci s’était tenue à l’écart de cette opération et n’avait reçu aucune contribution dans ce cadre.

L’Université Quisqueya, dont le nom a été cité dans les médias comme ayant reçu des fonds de l’État, est une institution à but non lucratif reconnue d’utilité publique, œuvrant dans l’enseignement supérieur en Haïti. C’est une institution reconnue et appréciée pour la valeur et la qualité de l’enseignement qu’elle dispense. L’institution est composée d’un corps professoral parmi les mieux qualifiés du pays. C’est un bel effort haïtien, comme il en existe tant d’autres.

Fondée par l’agronome Jacques Édouard Alexis, elle est aujourd’hui dirigée par le recteur Jacky Lumarque, figure remarquable de l’intelligentsia haïtienne. C’est un homme dont la compétence et la probité sont largement reconnues.

Je n’enseigne pas à l’Université Quisqueya, non par refus, mais simplement parce que le droit constitutionnel, la branche du droit que j’aime le plus, y est déjà solidement représenté par une chaire qui a réuni de grands spécialistes du droit constitutionnel en Haïti. Il n’y a donc pas de vide à combler. Mais je suis intellectuellement très proche des différentes autorités académiques qui y exercent, ce qui me permet d’avoir certaines informations sur son fonctionnement.

L’Université Quisqueya ne possède ni actionnaires ni propriétaires susceptibles de bénéficier des subventions reçues sous forme de dividendes ou d’autres revenus assimilés. Contrairement à une entreprise privée à vocation lucrative, la subvention y est entièrement absorbée par les activités académiques.

Selon ma compréhension, le modèle de gestion économique choisi par Quisqueya ne lui permet pas de vivre uniquement des frais de scolarité, qui sont inférieurs à 1 500 dollars américains par an pour une licence de niveau international. C’est pourquoi, pour assurer sa pérennité, elle recherche en permanence d’autres ressources provenant de ses projets de recherche, de subventions privées nationales ou étrangères. Ces informations sont peu connues du public. Dans un pays politiquement polarisé, où la trivialité fait rage, il est important que l’Université communique davantage avec le public et publie annuellement le détail de ses opérations.

L’État doit venir à la rescousse
Nous sommes tous conscients que, depuis plus de quatre ans, sous l’effet de l’insécurité, l’Université Quisqueya fonctionne avec à peine un quart de ses effectifs réguliers, ce qui a mis en danger son fonctionnement. Elle a dû recourir successivement à des financements provenant d’une fondation américaine et de plusieurs entreprises du secteur privé haïtien, qui ont compris la nécessité de soutenir une telle institution afin d’éviter la cessation de ses activités. Face à une situation qui menace l’existence de cette institution de référence, n’est-ce pas d’abord le rôle de l’État de venir à sa rescousse ?

L’Université Quisqueya mène des travaux sérieux au service de la société. Je souhaite que le recteur Jacky Lumarque, ou l’un des responsables de cette université, sorte de sa réserve pour faire mieux connaître à notre communauté les apports de cette institution à l’État et à la société.

Des documents consultés dans le cadre de mes recherches montrent que cette institution a apporté une contribution importante à l’État haïtien et au secteur privé. Parmi ses principales réalisations figurent l’animation, pendant plus de dix ans et sans subvention, d’une chaire d’étude sur la Constitution, l’octroi annuel de bourses à des étudiants défavorisés et à des fonctionnaires de l’État, ainsi que diverses prestations fournies sans contrepartie à l’administration publique. Elle a également mené, durant sept ans, un vaste travail d’enquête et d’analyse sur les collectivités territoriales d’Haïti, aboutissant à plus de 8 000 pages de données et de rapports.

La situation financière des universités haïtiennes est préoccupante. Les universités publiques dépendent presque totalement de l’État, dont nous connaissons les faibles capacités d’intervention. Celui-ci ne peut pas non plus répondre pleinement aux besoins de toutes les universités privées. Pourtant, l’apport de ces dernières est considérable. Il ne fait aucun doute que le développement rapide d’universités privées telles que l’Université Quisqueya, l’Université de la Fondation Aristide (UNIFA) ou encore l’Université Notre-Dame contribue à la démocratisation du savoir en Haïti.

Dans le cadre du financement public destiné aux universités privées, je plaide pour qu’une attention particulière soit accordée à l’École des infirmières de l’hôpital Wesleyen de La Gonâve. Cet établissement de province s’est distingué par la qualité de la formation qu’il offre. Une prise en charge de ses coûts pédagogiques permettrait à cette institution d’accueillir davantage d’étudiants et de mieux répondre aux besoins de santé publique des communautés gonaviennes.

Il y aura malgré tout des frustrations, d’ailleurs légitimes, compte tenu de la faiblesse des ressources dont dispose l’État pour répondre aux nombreuses demandes qui lui sont adressées. Le financement est important, mais nous devons avant tout rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays.

Comment résoudre le problème des professeurs avec des salaires aussi faibles ? Je perçois, comme professeur de droit constitutionnel à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université d’État d’Haïti, un montant de 11 500 gourdes. À l’UNIFA, ce montant avoisine les 10 000 gourdes. La situation n’est pas meilleure dans les autres universités. Être enseignant en Haïti exige beaucoup de sacrifices.

Pour éviter toute confusion dans les subventions accordées au secteur privé, l’État doit toujours distinguer son appui selon le caractère lucratif ou non de l’institution, afin de s’assurer que la subvention profite aux usagers et non aux actionnaires ou aux propriétaires. Cette distinction est importante.

Diversifier les sources de financement
Au Canada, le gouvernement a mis en place un système de financement bien plus efficace que le nôtre. Il n’y a pas d’universités publiques au Canada, mais ces institutions vivent majoritairement de financements provenant du secteur privé, auxquels s’ajoute la contribution de l’État. Ce sont des pratiques courantes dans les universités nord-américaines, que l’on retrouve également en Amérique latine et dans la Caraïbe.

Haïti n’a pas d’autre choix que d’aider les universités privées et d’augmenter le budget des universités publiques si elle veut rester compétitive.

La diversification des sources de financement constitue un levier important permettant aux universités de répondre à leurs besoins. Nous devons encourager l’État à investir dans la formation universitaire de la jeunesse haïtienne. Nous ne devons pas être démagogiques. Ce financement doit reposer sur une approche fondée sur la performance et la mission des institutions, tout en tenant compte des secteurs prioritaires et des études scientifiques en lien avec les besoins de la société et du développement national.

Sachons d’abord respecter les institutions et les femmes et les hommes qui s’investissent dans l’avenir de notre République, structurent la vie académique et sociale, et forment les compétences nécessaires au marché. Le financement des universités est un investissement judicieux pour le développement national à long terme. Encourageons nos universités au lieu de les détruire ! Lorsqu’une nation abandonne ses universités, elle compromet sa propre intelligence collective et hypothèque son avenir. Détruire l’enseignement supérieur, c’est affaiblir durablement les fondements mêmes de la République.

Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des Sciences Économiques de l’université d’État d’Haïti
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal

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