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Le cas Muscadin

Par Gesly Sinvilier

Entre symbole anti-gangs et dérive autoritaire, le nom de Jean Ernest Muscadin, commissaire du gouvernement de Miragoâne, surface dans l’actualité nationale.

Cette fois, c’est le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) qui le cite dans son plus récent rapport, pour des exécutions sommaires commises sous sa responsabilité.

Si l’homme bénéficie d’une popularité croissante auprès d’une partie de la population, ses méthodes brutales soulèvent de sérieuses interrogations sur l’État de droit en Haïti.

Un commissaire devenu “justicier”

Dans un pays où l’État semble s’être effondré et où la violence des gangs ravage le territoire, Jean Ernest Muscadin est devenu, pour certains, un héros populaire. Son discours musclé et ses actions directes contre les bandits lui ont valu une réputation d’homme fort, capable de « faire ce que les autorités refusent de faire ».

Cette image de commissaire anti-gangs séduit une partie de la population, lassée de l’impuissance de la Police nationale et du système judiciaire. Dans plusieurs départements, son nom est devenu synonyme de fermeté, au point que des voix s’élèvent aujourd’hui pour encourager sa candidature à la présidence lors des prochaines élections.

Mais derrière cette popularité se cache une dérive inquiétante : celle d’un représentant de la justice qui agit en dehors de tout cadre légal, bafouant les principes mêmes de l’État de droit qu’il est censé défendre.

Une confusion entre justice et vengeance

Les actes posés par Muscadin ne relèvent pas de ses attributions légales. En Haïti, le commissaire du gouvernement est un officier de justice, non un agent d’exécution. Il a pour mission de poursuivre les infractions au nom de la société, non de rendre une justice expéditive sur le terrain.

En usant de la force létale sans procédure judiciaire, le commissaire s’arroge un pouvoir que la loi ne lui reconnaît pas. Ce glissement vers une justice privée, menée par un représentant de l’État, envoie un signal dangereux : celui d’une société où la violence institutionnelle se substitue au droit.

qL’État failli et la tentation de l’homme fort

Il serait trop simple d’imputer ces dérives à la seule personnalité de Muscadin. Son ascension et sa popularité sont le reflet d’un vide institutionnel profond. Dans un pays miné par la corruption, la faiblesse policière et l’effondrement judiciaire, l’homme fort devient souvent le dernier recours d’une population désespérée.

Mais ce recours à la violence, même justifié par l’impuissance de l’État, ne saurait constituer une solution durable. Accepter ou glorifier les méthodes de Muscadin, c’est valider l’idée que la loi peut être contournée au nom de la sécurité, une logique qui ne fait que renforcer le cycle de la violence et de l’arbitraire.

Respecter la loi pour la restaurer

La faiblesse des institutions ne peut, en aucun cas, justifier qu’on sape l’autorité de la loi. Plus encore lorsqu’il s’agit d’un commissaire du gouvernement, censé être le garant de cette même loi.

En agissant comme juge, juré et bourreau, Jean Ernest Muscadin ne combat pas seulement les gangs : il fragilise les fondements même de la justice haïtienne. Et si son image d’homme fort rassure certains, elle rappelle surtout un danger latent : celui d’une dérive autoritaire où la force remplace le droit.

En Haïti, le désespoir fait parfois du hors-la-loi un héros. Mais tant que la justice restera à la merci des armes, aucune paix durable ne sera possible de cette manière. La restauration de l’État de droit ne passe pas par les balles d’un commissaire, mais par la reconstruction des institutions et la confiance dans la loi.

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