Il arrive des moments dans la vie d’une nation où la complaisance devient une faute morale. Où l’on ne peut plus se réfugier derrière les slogans, les émotions ou les postures. Cette semaine, deux voix ont choisi la rigueur plutôt que la facilité : Enomie Germain et le Dr Thomas Lalime. Deux économistes, deux générations peut-être, mais une même exigence : dire la vérité au pays.
Bientôt Diplômé d’une deuxième maîtrise en économie à Cornell University, Enomie Germain s’est imposé ces derniers mois à travers sa rubrique Econo Plus. Son analyse récente s’est concentrée sur la catastrophe économique actuelle, notamment sous la gouvernance du Conseil Présidentiel de Transition. Inflation persistante, désordre budgétaire, dérive monétaire, absence de cap stratégique : le constat est sévère, mais documenté. Il ne s’agit pas d’opinion, mais de données.
De son côté, Dr Thomas Lalime adopte une perspective plus large. Son dernier article ne s’arrête pas à la conjoncture. Il remonte aux années 1970 pour montrer que la crise actuelle n’est pas un accident isolé, mais l’aboutissement d’une trajectoire longue. En quarante ans, de 1986 à 2026, le taux moyen de croissance économique d’Haïti n’a été que de 0,45 %. Dans le même temps, la population est passée d’environ 6 millions à près de 12 millions d’habitants. Le résultat est implacable : un appauvrissement relatif continu et une chute du PIB par habitant.
Ce double diagnostic conjoncturel chez l’un, structurel chez l’autre, dessine une image cohérente : l’économie haïtienne n’a jamais réussi à installer une dynamique de croissance durable. Les rares périodes positives ont été fragiles, vite annihilées par les crises politiques, l’instabilité institutionnelle ou les chocs externes.
Le plus troublant n’est peut-être pas le diagnostic lui-même. Il est désormais public. Les chiffres circulent. Les graphiques sont accessibles. Le véritable problème réside ailleurs : dans la réception politique de cette parole scientifique. Jusqu’au tout dernier choix des décideurs, il ne semble pas se dessiner de véritable option de raison. Les décisions continuent de s’inscrire dans l’urgence, l’improvisation ou le calcul à court terme.
Or, la parole scientifique n’est pas un luxe académique. Elle est un acte citoyen. Enomie Germain, à travers Econo Plus, et Thomas Lalime, depuis plus d’une décennie, occupent cet espace public avec constance. Ils rappellent que gouverner sans diagnostic sérieux, c’est administrer l’aveuglement.
La vérité qu’il faut dire au pays est peut-être celle-ci : Haïti ne manque pas d’analyses. Elle manque de traduction politique de ces analyses. Un pays peut survivre à des erreurs. Il survit plus difficilement à l’indifférence face au savoir.
Le diagnostic est posé.
La question demeure : qui est prêt à en tirer les conséquences ?


