Par Jean Wesley Pierre
PORT-AU-PRINCE –
L’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC) a commémoré ce mardi 9 décembre 2025 la Journée internationale de la Lutte contre la Corruption, réunissant des autorités étatiques, des partenaires internationaux et des acteurs de la société civile autour du thème « S’unir aux jeunes contre la corruption : façonner l’intégrité de demain ». L’événement a été l’occasion de présenter un bilan chiffré des préjudices subis par l’État et de réitérer l’urgence de rendre opérationnels les pôles judiciaires spécialisés.
Un préjudice financier évalué à plus de 2,3 milliards de gourdes
L’ULCC a exposé les conclusions de 63 rapports d’enquête menés entre 2020 et 2025, concernant des faits de détournement de biens publics, de prise illégale d’intérêt et d’enrichissement illicite. Ces investigations font état d’un préjudice direct pour l’État évalué à 1 423 329 126,43 gourdes, auquel s’ajoute un manque à gagner de 964 256 507,39 gourdes, portant le préjudice total à près de 2,4 milliards de gourdes.
Un constat national « alarmant » de la corruption généralisée
Le directeur général de l’ULCC, Me Jacques Hans Ludwig Joseph, a cité les résultats d’une enquête diagnostique récente, qualifiant la situation d’« alarmante et inquiétante ». Selon cette enquête, 92,76% de la population haïtienne considère que la corruption est omniprésente. Ce sentiment est partagé par 89,92% des fonctionnaires et 96% des ONG, qui estiment que le niveau de corruption est très élevé. Me Joseph a dénoncé la banalisation de ces faits, qu’il a qualifiés d’« ennemi de la nation ».
Les autorités appellent à l’action judiciaire et à l’éducation
Le coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), Laurent St-Cyr, a souligné les conséquences de la corruption sur la jeunesse, privée de ses droits et de ses opportunités. Il a encouragé l’inclusion de l’éducation à l’intégrité dans les écoles et universités, tout en saluant le travail de l’ULCC. « Personne n’est intouchable, mais les enquêtes ne doivent pas être des persécutions ou des règlements de comptes », a-t-il déclaré, réaffirmant sa détermination à renforcer les mesures anti-corruption.
Le ministre de l’Économie et des Finances, Alfred Metellus, a pour sa part présenté des réformes engagées par son ministère, notamment la modernisation de la gestion budgétaire et le déploiement de contrôleurs financiers dans les dix départements géographiques. Il a renouvelé son engagement à une utilisation rigoureuse et transparente des ressources publiques.
L’opérationnalisation des pôles judiciaires, une priorité réitérée
Un point de consensus parmi tous les intervenants a été la nécessité de rendre pleinement opérationnels les deux pôles judiciaires spécialisés dans les crimes financiers et les crimes de masse, récemment créés. Laurent St-Cyr a exhorté les autorités judiciaires à assumer leurs responsabilités pour enrayer l’impunité. Me Joseph a sollicité « un traitement judiciaire pour tous les dossiers acheminés à la justice ».
Cet appel a été fortement relayé par les partenaires internationaux. Le chef des affaires politiques et de la bonne gouvernance auprès du Bureau Intégré des Nations Unies (BINUH), Sancho Coutinho, a plaidé pour une opérationnalisation rapide et complète de ces pôles, passant par l’affectation de magistrats, la sécurisation des locaux et la formation ciblée. L’ambassadeur du Canada en Haïti, André François Giroux, a également salué la création de ces structures et renouvelé le soutien de son pays dans cette lutte.
La commémoration a ainsi servi de tribune pour dresser un constat sévère de l’emprise de la corruption et pour appeler à une action judiciaire concrète, considérée comme la prochaine étape indispensable pour traduire les enquêtes en verdicts.


