À toi, monument vivant de la musique haïtienne, et à ce pays qui nous blesse jusque dans l’exil, j’offre cet hommage simple, mais chargé d’une reconnaissance profonde.
Dadou, la dernière fois que nous avons échangé, j’ai perçu dans ta parole cette force calme des hommes qui ont traversé les saisons sans jamais trahir leur conscience. Il y avait en toi cette foi obstinée dans la jeunesse, mêlée à l’amertume que notre pays laisse sur la langue de ceux qui l’aiment jusqu’à la douleur. Ce mélange de lucidité et d’espérance disait tout de ton lien viscéral avec Haïti.
Tu me disais avoir commencé à travailler très jeune, à peine adolescent, dans un ailleurs qui n’était pas le tien. Tu avais passé des années avant de comprendre que l’on ne quitte jamais vraiment son pays, même lorsque la vie nous oblige à prendre distance. Ce va-et-vient entre partir et revenir, entre s’arracher et espérer, fait partie de notre destin commun.
Tu étais retourné t’installer au pays, avec cette volonté de renouer avec la terre, avant d’être contraint, une fois encore, de reprendre le chemin des États-Unis. Comme si Haïti nous appelait sans jamais réussir à nous retenir.
Quel parcours, Dadou. Et quelle constance. Ta musique a toujours été un repère, une présence rassurante, une mémoire en mouvement.
Ta guitare, ton interprétation vibrante de l’hymne national, ta voix engagée dans Pran konsyans, ton empreinte profonde au sein de Magnum Band ont accompagné des générations entières. J’ai suivi Magnum partout : à New York, en Floride, à Press Café. Là où vous passiez, je me reconnaissais. Je suis devenu magnumiste, et je le resterai pour le reste de mes jours, fidèle à cet héritage musical qui a façonné une part essentielle de mon identité.
En ce moment, mes pensées vont aussi à Hervé St-Preux, Jacques Yvon Pierre et Alin Louis Hall, compagnons de discussions intenses, profondes, infinies. Ces conversations sur les failles, les rêves et les possibles de notre pays prennent aujourd’hui une résonance particulière, presque douloureuse.
Dans mon imaginaire, j’ai fait de Bel-Air la ville de Frankétienne. Aujourd’hui, j’ose faire de Pétion-Ville la tienne. Non comme une revendication géographique, mais comme un territoire symbolique où ta mémoire continuera de respirer. Pendant que certains s’acharnent à démolir Haïti, je m’efforce, pour ma part, de la reconstruire par la musique, la littérature et la transmission.
Je salue ta mémoire.
Je salue ton parcours.
Je salue ta contribution immense.
Mes pensées accompagnent ta famille, Tico, et tous ceux que ton départ a bouleversés. Tu laisses derrière toi bien plus qu’un souvenir : une trace indélébile, une voix singulière, un style, une conscience. Et surtout, une leçon rare : celle de la fidélité à la culture haïtienne, envers et contre tout.
Et à tous ceux qui continuent de nuire à cette terre déjà meurtrie, qu’ils entendent enfin l’urgence de changer, de cesser de faire souffrir ce peuple qui ne demande qu’à vivre debout, dans la dignité et la lumière.
Respect, Dadou.
Yves Lafortune
Sunrise, Florida
23 novembre 2025


