PORT-AU-PRINCE.— La clôture d’une serie de formations organisées par le Ministère de la Justice et de la Sécurité publique (MJSP) sous le haut patronage de la Présidence, marque une nouvelle étape de la stratégie officielle visant à professionnaliser les partis politiques. Plus d’une centaine de représentants, issus de formations déjà régularisées auprès du ministère, ont pris part à ces ateliers qui se veulent un instrument de modernisation du paysage politique haïtien.
Mais derrière cet effort institutionnel, plusieurs enjeux structurels persistent, et interrogent la profondeur réelle de cette démarche.
Le choix du créole pour une participation inclusive: un signal symbolique mais stratégique
Le choix d’organiser les sessions exclusivement en créole n’est pas anodin. Dans un pays où la langue a souvent servi de barrière à l’accès à la vie publique, cet ancrage linguistique traduit une volonté d’inclusivité, au moins sur la forme. Menées par le Centre pour la Promotion de la Démocratie et de l’Éducation Participative, les deux journées précédentes des 22 et 23 novembre avaient pour objectif de simplifier la transmission des outils, de moderniser les pratiques internes et de renforcer les compétences en communication.
Ces formations s’insèrent dans une tournée nationale qui a déjà touché le grand Sud et le Nord, mobilisant des centaines de membres de partis politiques. Le MJSP veut ainsi bâtir une dynamique progressive de renforcement institutionnel, dans un contexte où les structures partisanes restent pour la plupart faibles, éclatées, voire dormantes.
La régularisation des partis: filtre nécessaire ou mécanisme d’exclusion?
Le critère imposé par le MJSP: être un parti régularisé pour participer aux sessions, illustre une volonté affichée de sérieux et de transparence. Toutefois, dans un système politique où la régularisation dépend autant de la capacité administrative que des rapports de force, ce filtre pourrait aussi fonctionner comme une barrière.
Il renforce un paradoxe: l’État cherche à professionnaliser les partis… mais seulement ceux qui ont déjà atteint un certain niveau d’organisation. Peut-être une bonne guerre pour stopper la multiplication des partis politiques dans le pays, sans piétiner les droits citoyen.
La démarche demeure néanmoins cohérente avec la volonté d’assainir l’espace politique et d’établir des standards minimaux pour ceux qui aspirent à jouer un rôle institutionnel.
Un accueil favorable avec une absence notable: la dimension du genre
Si l’initiative a suscité une appréciation globalement positive, elle a aussi révélé une omission majeure: la question du genre.
La représentante du parti Mobilisation Démocratique pour le Relèvement d’Haïti (MDRH), Leger Mc Guffy, l’a souligné en exprimant une position critique sur le quota de 30 % de représentation des femmes, qu’elle accuse de « diminuer » les femmes plutôt que de les promouvoir.
Cette intervention met en lumière un dilemme fondamental: comment construire une modernisation politique qui n’intègre pas d’emblée l’un des enjeux les plus discutés dans les démocraties contemporaines—la participation équitable des femmes?
L’absence du thème dans les modules interpelle, car elle révèle les limites idéologiques de la formation: moderniser l’encadrement technique des partis, oui; remettre en question les rapports de pouvoir internes, beaucoup moins.
Un levier de modernisation… dans un paysage politique qui peine à se restructurer
Pour les organisateurs, cette formation représente un outil essentiel pour corriger les failles structurelles des partis: fragmentation, absence de cadres formés, leadership improvisé, manque de stratégie interne. En théorie, l’objectif est clair: professionnaliser la vie politique et préparer les partis à jouer un rôle stabilisateur dans un pays secoué par l’insécurité, la méfiance citoyenne et l’absence prolongée d’élections.
Mais la modernisation institutionnelle ne peut se limiter à la transmission de modules techniques. Elle doit s’inscrire dans une vision globale:
– de redéfinition du rôle des partis dans la gouvernance ;
– de renforcement de la redevabilité publique ;
– de construction d’un leadership politique aligné sur les besoins sociaux et non seulement sur les échéances électorales.
Cette formation, un pas en avant, mais le chemin demeure long
Cette série de formations marque incontestablement un progrès dans la tentative de moderniser la vie politique haïtienne. Elle introduit des outils, crée un espace de réflexion et ouvre ne serait-ce que modestement, la voie à une meilleure professionnalisation des acteurs partisans.
Mais la modernisation véritable exige davantage: une volonté politique durable, une refonte des pratiques internes, l’intégration de thématiques structurantes comme le genre, l’éthique ou la gouvernance et surtout, un engagement effectif pour restaurer la confiance citoyenne.
En somme, elle illustre un effort nécessaire, mais encore insuffisant, pour transformer un paysage politique qui reste profondément fragile.
Jean Mapou


