Par Jean Wesley Pierre
PORT-AU-PRINCE, le lundi 15 décembre 2025 – La décision de l’Union européenne d’imposer des sanctions ciblées contre d’anciens et actuels poids lourds de la vie politique haïtienne, l’ex-président Michel Martelly, l’ex-sénateur Youri Latortue et le sénateur Rony Célestin, ainsi que contre le gang « 5 Segond » de Johnson André, alias Izo, agit comme un miroir tendu à la réalité du pays.
Elle sanctionne officiellement ce que des millions d’Haïtiens subissent au quotidien : une crise sécuritaire d’une brutalité inouïe, où les gangs armés ne se contentent plus de semer la terreur, mais ont institutionnalisé un système d’extorsion et de contrôle territorial qui supplante l’autorité de l’État.
Un pays verrouillé par la violence des gangs
La situation sécuritaire en Haïti, particulièrement dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, a atteint un point de non-retour. Des alliances mouvantes de gangs armés, souvent mieux équipés que la police, contrôlent désormais la majorité de la capitale. Ils imposent leur loi par une violence extrême : assassinats ciblés ou aléatoires, enlèvements massifs contre rançon, viols utilisés comme armes de guerre et pillages systématiques.
Les chiffres des Nations unies sont éloquents : des milliers de morts depuis le début de l’année, plus de 300 000 personnes déplacées internes fuyant les quartiers sous la coupe des gangs, et une économie paralysée.
La « taxation » de la survie : des postes de paiement pour circuler
Le caractère le plus révélateur de cette mainmise totale est la systématisation de l’extorsion. Pour survivre, les civils doivent payer – littéralement. Les gangs ont installé des postes de contrôle permanents aux entrées et sorties des quartiers, sur les artères principales et même aux abords des marchés et de certains hôpitaux.
À ces « péages », tout le monde est soumis : les moto-taxis, les camions de marchandises, les bus assurant les liaisons vers les zones provinciales, les ambulances, les familles se rendant à des funérailles ou cherchant simplement de l’eau, tentant de vivre ailleurs que dans une capitale contrôlée et asphyxiée par les gangs.
Les tarifs sont variables et arbitraires, allant de quelques dizaines à plusieurs milliers de gourdes. Refuser de payer, c’est risquer la mort immédiate, l’enlèvement ou l’incendie de son véhicule.
Ce système a transformé la simple mobilité, un droit fondamental, en un privilège monnayable, asphyxiant l’économie informelle, entravant l’aide humanitaire et plongeant les familles dans un cercle vicieux de peur et d’appauvrissement.
Des sanctions qui pointent les liens entre gangs et pouvoir
C’est dans ce contexte que les sanctions de l’Union européenne prennent tout leur sens. Bruxelles ne sanctionne pas seulement des actes de violence, mais dénonce explicitement les liens entre certains acteurs politiques, qui prétendent vouloir protéger la population, et les groupes armés.
En visant des figures comme Michel Martelly, Youri Latortue et Rony Célestin, l’UE accuse ces personnalités « d’entretenir des liens avec des groupes armés et des activités criminelles ».
Ces sanctions, gel des avoirs et interdictions de voyage confirment les allégations de longue date formulées par des organisations de la société civile et des médias, concernant le financement, l’armement et la protection politique des gangs au service d’intérêts électoraux ou économiques.
Le message est clair : une partie de l’élite politique est désormais considérée comme complice de l’effondrement sécuritaire du pays.
Une police nationale dépassée et une impunité totale
Face à cette hydre, la Police nationale d’Haïti (PNH), sous-équipée, sous-payée et démoralisée, semble impuissante. Les opérations ponctuelles, comme la récente descente de la DCPJ dans les locaux occupés par Youri Chevry, locataire actuel de la mairie de Port-au-Prince, paraissent dérisoires à l’échelle du défi.
L’impunité reste la règle. Les chefs de gang opèrent ouvertement, certains menant une vie médiatique ostentatoire sur les réseaux sociaux. L’appareil judiciaire, lui aussi victime de la violence et de la corruption, est paralysé, incapable de poursuivre et de condamner les responsables.
Une crise humanitaire et une réponse internationale en question
Les conséquences dépassent largement le cadre sécuritaire. Haïti fait face à une crise humanitaire majeure, avec une insécurité alimentaire aiguë touchant près de la moitié de la population. Des femmes et des fillettes se prostituent dans l’espoir d’obtenir de quoi se nourrir, tandis que de nombreux jeunes hommes voient les gangs comme la seule issue possible pour survivre.
Les sanctions, si elles constituent un signal politique nécessaire, ne suffiront pas à désarmer les gangs ni à rétablir l’ordre. La communauté internationale, à travers la mission de soutien policier actuellement déployée, se heurte à la complexité du terrain et à la méfiance d’une partie de la population.
L’urgence de briser le système
La crise haïtienne n’est plus seulement une « crise sécuritaire ». Elle représente la faillite complète du contrat social. Les gangs ne sont pas une anomalie : ils sont devenus l’autorité de facto dans de vastes zones du pays, avec leur propre économie de prédation et leur justice expéditive.
Les sanctions de l’Union européenne constituent un premier pas pour cibler les bailleurs et protecteurs de ce système. Mais le défi reste colossal : briser le cycle infernal violence, impunité, pauvreté exige bien plus qu’une réponse policière. Cela nécessite une stratégie coordonnée, dotée de ressources massives, visant à rétablir la sécurité, reconstruire une justice crédible et s’attaquer aux racines profondes de la crise : la corruption systémique, l’extrême pauvreté et le divorce total entre l’État et sa population.
Tant que les Haïtiens devront payer des gangs pour aller chercher du pain ou emmener leurs enfants à l’hôpital, aucune sortie de crise ne sera possible.


