Par Emmanuel Taulème BRINA
Journaliste et Juriste
La mort brutale du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, devait, selon ses opposants, marquer la fin d’une ère de blocage politique et ouvrir la voie à un soulagement national. Pendant des mois, voire des années, une partie de la classe politique et de la société civile affirmait que le pays ne pourrait respirer qu’après son départ du pouvoir. Pourtant, force est de constater que la situation d’Haïti s’est gravement détériorée depuis, plongeant la nation dans l’une des périodes les plus sombres de son histoire récente.
Des promesses de soulagement vite démenties par les faits
Les adversaires de Jovenel Moïse soutenaient que sa gouvernance constituait l’obstacle principal à la stabilité politique, à la sécurité et au dialogue national. Selon eux, son renversement ,ou à tout le moins son départ ,permettrait de rétablir la confiance, de relancer les institutions et d’engager des réformes profondes.
Or, après son assassinat, aucun plan de transition clair et consensuel n’a émergé. Le vide institutionnel laissé par l’absence d’élections, l’effondrement du Parlement et la faiblesse du pouvoir exécutif ont accentué le chaos au lieu de l’apaiser.
L’effondrement de l’État et la montée en puissance des gangs
Depuis 2021, l’État haïtien s’est progressivement effacé face aux groupes armés. Les gangs ont étendu leur contrôle sur des quartiers entiers de la capitale et sur des axes stratégiques du pays, paralysant l’économie, le commerce et la circulation des personnes.
Contrairement aux promesses de rétablissement de l’ordre, la période post-Jovenel Moïse est marquée par :
• une insécurité généralisée,
• des enlèvements massifs,
• des déplacements forcés de populations,
• l’incapacité de la police à reprendre le contrôle du territoire.
Cette situation démontre que le problème d’Haïti ne se résumait pas à un seul homme, mais à un système politique fragile, gangrené par des luttes de pouvoir, l’impunité et l’absence de vision nationale.
Une opposition plus unie contre Jovenel Moïse que pour gouverner
L’un des paradoxes majeurs réside dans le fait que les forces opposées à Jovenel Moïse étaient davantage unies pour le combattre que pour gouverner après lui. Une fois l’objectif atteint, les divisions internes, les rivalités personnelles et les calculs politiques ont empêché la mise en place d’un projet commun.
Cette fragmentation a laissé le champ libre à l’instabilité, tandis que la population, déjà éprouvée, s’est retrouvée sans protection ni perspectives claires.
Le poids des responsabilités collectives
Attribuer l’effondrement actuel d’Haïti à Jovenel Moïse seul serait une simplification dangereuse. Sa gouvernance a certes été critiquée, mais la situation actuelle révèle une responsabilité collective :
• celle des élites politiques incapables de dépasser leurs intérêts,
• celle des acteurs économiques souvent silencieux,
• celle de la communauté internationale, dont les interventions manquent de cohérence,
• et celle d’un système institutionnel affaibli depuis des décennies.
Une leçon amère pour l’avenir
L’expérience post-2021 montre une vérité fondamentale : renverser un dirigeant ne suffit pas à sauver un pays. Sans institutions solides, sans projet national inclusif et sans respect de l’État de droit, le changement promis reste illusoire.
Aujourd’hui, Haïti paie le prix d’une illusion politique : celle qui consistait à croire que la chute d’un homme entraînerait automatiquement la renaissance d’une nation. L’histoire récente prouve que le véritable combat n’est pas contre une personne, mais contre un système profondément défaillant.
Emmanuel Taulème BRINA
Journaliste et Juriste


