Par Pierre Josué Agénor Cadet
Depuis plusieurs semaines, et plus intensément encore ces dernières heures, circule l’information selon laquelle le premier ministre Alix Didier Fils-Aimé serait sur le point d’être révoqué et remplacé. Cette éventualité surgit à moins de trois mois de la fin du mandat des membres du Conseil présidentiel de transition (CPT), tel que défini dans l’Accord politique pour une transition pacifique et ordonnée, signé le 3 avril 2024 par des organisations et des secteurs qui avaient eux-mêmes désigné leurs représentants.
Une succession ouverte et fébrile
Les prétendants pour remplacer Fils-Aimé sont nombreux : Bernardin Audel, Bélizaire Fritz, Descartes Arnoux, Smith Magny entre autres noms évoqués avec insistance. Chacun dispose d’une petite armée de partisans actifs sur les réseaux sociaux, lançant une véritable campagne de promotion comme si la succession était déjà officiellement ouverte.
Dans cette atmosphère d’effervescence, le premier ministre en fonction est traité par certains comme un chef de gouvernement déjà remercié, tandis que les aspirants, grisés par la perspective du pouvoir, mobilisent leurs soutiens pour se positionner.
Un échec partagé et un pouvoir fragmenté
Il serait illusoire de ne voir dans cette situation qu’un simple conflit de personnes. L’échec d’Alix Didier Fils-Aimé, du CPT dans son ensemble, ainsi que des alliances parfois contre-nature qui ont permis leur installation, apparaît aujourd’hui difficilement contestable.
Mais derrière cet échec collectif se joue aussi une lutte d’influence. Selon des sources fiables proches du CPT, plusieurs conseillers-présidents seraient favorables au départ du premier ministre afin de propulser leur propre » poulain » à la tête de l’exécutif, un chef de gouvernement susceptible d’assurer leur protection et de couvrir leurs dérives catastrophiques .
Pourtant, jusqu’à ce vendredi 21 novembre à 11h 46 du soir au moment où j’écris cet article , aucune majorité solide ne semblait émerger pour entériner cette décision. La majorité spéciale de 5 conseillers sur 7 inventée ou créée par le CPT, n’a toujours pas été atteinte.
Deux lignes s’affrontent au sein du CPT
Au cœur du CPT, deux tendances se dessinent clairement :
- La première, déterminée à nommer un nouveau chef de gouvernement dès la semaine prochaine, estimant que le maintien de Fils-Aimé, considéré comme un traître, fragilise davantage encore la transition.
- La seconde, plus prudente, juge qu’à moins de trois mois de la fin de leur mandat, les conseillers ne peuvent se permettre une telle décision sans un nouvel accord politique, cette fois conclu avec des secteurs crédibles et représentatifs de la vie nationale.
Dans ce contexte, des informations persistantes indiquent que le coordonnateur du CPT, Laurent Saint-Cyr, qui partagerait le même mentor politique que Fils-Aimé, aurait discrètement repris des consultations avec plusieurs leaders traditionnels et conjoncturels afin de sonder les conditions d’une sortie de crise.
Un pays épuisé par les transitions
Depuis le crapuleux assassinat du président Jovenel Moïse, dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, Haïti attend péniblement un retour à l’ordre institutionnel et démocratique . Mais la perspective d’une nouvelle transition chaotique, entachée d’arrangements opaques, d’ambitions personnelles démesurées et de luttes intestines pour le contrôle de l’État, risque de plonger le pays dans une crise institutionnelle encore plus profonde.
Haïti, exsangue et fragile, ne peut plus se permettre une “transition de la honte” supplémentaire. L’heure n’est plus aux manœuvres de couloirs, mais à une refondation éthique et politique capable de restaurer la confiance et l’autorité de l’État.
Pierre Josué Agénor Cadet


