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Haïti : l’émergence d’un marché d’armement au cœur de la crise

Par Josue AUGUSMA, avocat

Depuis plus d’une décennie, la crise sociopolitique haïtienne s’est profondément transformée. L’explosion de la criminalité de rue a progressivement éclipsé une autre forme de criminalité pourtant historiquement enracinée dans la vie publique du pays : la criminalité en col blanc1. Il fut un temps où les mobilisations populaires exigeaient la reddition de comptes, la lutte contre la corruption, la contrebande et l’évasion fiscale. Aujourd’hui, ces revendications semblent reléguées au second plan. Face à la montée des violences et à l’expansion des gangs armés, la principale demande de la population est désormais la sécurité.

La réalité sur le terrain dépasse parfois l’entendement. Des groupes armés composés d’individus souvent marginalisés, parfois peu instruits et n’ayant jamais quitté leur environnement immédiat, sont parvenus à se doter d’équipements militaires sophistiqués. Dans certains cas, ils semblent même mieux équipés que les institutions de l’État. Cette situation a progressivement conduit à un renversement du rapport de force : les gangs ne se contentent plus de contrôler certains quartiers, ils parviennent désormais à chasser l’État de ses propres centres administratifs.

Selon des estimations des Nations Unies, près de 80 % de la capitale haïtienne serait aujourd’hui sous le contrôle de groupes de gangs. Dans un tel contexte, beaucoup estiment que l’État n’a d’autre choix que de recourir à des moyens plus coercitifs pour tenter de rétablir l’ordre. Cette vision, de plus en plus dominante dans certains secteurs de la vie nationale, repose sur une conviction simple : seule une réponse armée permettra un retour à la sécurité. Mais derrière cette logique se dessine une autre réalité, rarement discutée : la transformation progressive de la crise sécuritaire en un véritable marché.

En effet, face à la montée en puissance des gangs, l’État s’est désormais engagé dans une logique de budget de guerre3. En ce sens, les forces de sécurité doivent renforcer leurs capacités opérationnelles : acquisition de munitions, de drones kamikaze, d’équipements technologiques, ou encore de véhicules blindés.

Cette militarisation progressive de la réponse étatique génère de nouveaux besoins, de nouveaux contrats et, inévitablement, de nouveaux intérêts économiques.
Nos frontières étant poreuse, la lutte contre les gangs impose également leur contrôle accru afin de freiner le trafic d’armes et la contrebande. Cette réalité ouvre la voie à des contrats publics et à des partenariats public-privé pour la surveillance des frontalière, la logistique sécuritaire ou la gestion d’infrastructures stratégiques.

Dans cette dynamique, le système carcéral apparaît comme un autre secteur en pleine expansion. D’ailleurs, l’investissements le plus important de l’État dans le cadre de la crise porte sur un contrat d’une durée de cinquante ans pour la construction et l’exploitation
1 Paul Eronce Villard, Haïti et le Spectre de la Corruption : esquisse d’une moralisation de la vie publique, C3 édition
2 https://news.un.org/fr/story/2025/08/1157311
3 https://lenouvelliste.com/article/257329/haiti-un-budget-de-guerre-sans-recrutement-massif-dans-la-pnh-et-les- fadh d’infrastructures pénitentiaires (3 établissements) totalisant un montant de 6,022,500,000.00 dollar US4.

Certes, certaines informations relevant de la sécurité nationale doivent rester confidentielles. Mais plusieurs questions fondamentales méritent d’être posées. Où l’armée et la police s’approvisionnent-elles en équipements ? Quelles entreprises bénéficient de ces contrats ? Dans le cas de l’acquisition de véhicules blindés ou d’équipements technologiques, existe-t-il un véritable transfert de technologie susceptible de renforcer les capacités nationales ?
Au-delà de ces interrogations, une question plus profonde demeure : la réponse sécuritaire suffit-elle à résoudre la crise haïtienne ?

Armer davantage les forces de l’ordre peut constituer une réponse immédiate à l’urgence. Mais peut-on durablement construire la paix uniquement avec des armes ? Ne faudrait-il pas, parallèlement, investir massivement dans l’éducation, la formation professionnelle, le développement des métiers techniques et la promotion des activités sportives et culturelles ?

Face aux investissements croissants consacrés au renforcement de l’appareil répressif de l’État, quelles institutions avons-nous réellement créées pour prévenir la violence chez les jeunes ? Quelles perspectives leur offre-t-on pour détourner leur énergie des réseaux criminels ?

Car la violence qui ravage aujourd’hui le pays ne surgit pas dans le vide. Elle s’enracine dans une crise sociale profonde, marquée par l’exclusion, l’absence d’opportunités économiques et l’effritement progressif des institutions publiques. Pour de nombreux jeunes, les activités criminelles sont devenues non seulement accessibles, mais parfois perçues comme l’un des rares moyens d’ascension sociale.

En refusant de s’attaquer aux causes structurelles de cette crise, le pays risque de se condamner à traiter indéfiniment ses conséquences. Pendant ce temps, un véritable marché de la sécurité et de l’armement se développe dans l’ombre de l’instabilité. La question n’est donc plus seulement de savoir comment combattre les gangs. Elle est aussi de comprendre qui profite durablement de la crise. Si non, la lutte contre l’insécurité risque de se transformer en un cycle sans fin, où la réponse sécuritaire alimente elle-même un marché qui prospère sur la crise.

Josue AUGUSMA, avocat Processualiste / pénaliste

4 FJKL, Liquidation de la souveraineté nationale via des contrats léoniens : la Fondation Je Klere crie au scandal, mars 2026

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