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Haïti humiliée : quand les puissants piétinent les lois qu’ils imposent aux autres

Par Pierre Josué Agénor Cadet

La scène est digne des récits d’un autre siècle : un chargé d’affaires étranger se permet d’envoyer un message WhatsApp aux membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) pour les menacer de sanctions s’ils osent envisager le renvoi du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Un diplomate qui, loin de son rôle traditionnel de représentant de son pays , ordonne littéralement aux autorités haïtiennes la marche à suivre, comme on donne des directives à des subalternes. S’il fallait une preuve supplémentaire que la souveraineté d’Haïti n’est plus qu’une fiction diplomatique, la voilà. Mais l’indignation serait incomplète si l’on se contentait de pointer du doigt l’arrogance étrangère. Car le véritable drame est ailleurs : nos autorités elles-mêmes offrent leur front au fouet, se laissant humilier, diriger, corriger et rappeler à l’ordre par d’autres. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que pour se faire respecter, il faut d’abord se respecter soi-même ?

I. La répétition d’un vieux scénario : Haïti sous tutelle informelle

Depuis 1804, Haïti vit sous le regard suspicieux, parfois hostile, souvent paternaliste des grandes puissances du monde occidental. Ce qui se joue aujourd’hui n’est que la version contemporaine d’un schéma ancien.

En 1825, on dicte à Haïti une rançon de 150 millions de francs-or. En 1915, les Marines débarquent et imposent une Convention et une Constitution . En 1994, en 2004, et à chaque crise majeure, les pays dits « amis d’Haïti » viennent sauvegarder ou renforcer leurs intérêts.

Chaque époque a ses instruments : hier les canonnières, aujourd’hui les messages whatsapp , les sanctions financières et politiques , les communiqués collectifs et la communauté internationale en renfort. Ce qui ne change pas : la mise sous tutelle déguisée d’un pays que l’on traite comme un mineur incapable de décider pour lui-même.

II. Les puissants prêchent la morale, mais foulent leurs propres lois

L’hypocrisie internationale est flagrante. Les mêmes chancelleries qui exigent d’Haïti un strict respect des principes démocratiques n’hésitent pas à contourner ces principes lorsqu’ils veulent imposer un agenda politique. Comment justifier, par exemple qu’un diplomate menace des autorités d’un pays souverain (même lorsqu’elles ne sont ni constitutionnelles ni légitimes) de sanctions personnelles ? qu’un représentant étranger rappelle publiquement des Conseillers présidentiels à l’ordre comme un préfet sermonnant des élus locaux ? qu’un groupe d’ambassades dicte le rythme, le ton et la direction de la transition ?

Le droit international interdit cette ingérence.
Les conventions diplomatiques la réprouvent. La souveraineté nationale la condamne. Mais les puissants foulent aux pieds les lois qu’ils imposent aux autres parce qu’ils savent qu’ici, personne ne leur résiste.

III. Le nœud du problème : une élite politique qui abdique sa dignité

La faute fondamentale n’est pas seulement externe. Haïti est humiliée parce que ceux et celles qui devraient défendre son honneur ont cessé de croire en la valeur de leur pays. Nos dirigeants politiques se comportent trop souvent comme des gouverneurs coloniaux, attendant leur feuille de route de l’étranger, cherchant l’approbation de Washington, Ottawa, Paris pour chaque décision importante.

Cette soumission volontaire offre aux puissances étrangères un pouvoir qu’elles n’oseraient jamais exercer dans un pays doté d’institutions solides , de leaders politiques responsables, de représentants intègres et déterminés. Quand un diplomate étranger s’autorise à donner des ordres, ce n’est pas seulement qu’il est arrogant : c’est qu’il sait que personne en face ne lui dira non. Et c’est là le cœur du problème.

IV. Une crise politique, mais surtout une crise de respect de soi

Haïti n’est pas humiliée par le seul mépris étranger. Elle l’est d’abord par la résignation intérieure, la normalisation de l’ingérence, l’habitude de la dépendance.
Nous sommes devenus un pays où l’on trouve normal qu’un ambassadeur tranche un conflit politique en tant qu’arbitre, qu’un envoyé spécial supporte un Premier ministre, qu’un diplomate fixe les lignes rouges du débat national.

Or l’histoire du monde enseigne une vérité universelle : les nations qui ne défendent pas leur dignité perdent leur voix, leur respect et finalement leur liberté. Et Haïti, jadis phare de liberté pour les peuples opprimés, en est aujourd’hui la démonstration la plus douloureuse.

Haïti est humiliée non seulement parce que les puissants piétinent les lois qu’ils imposent aux autres, mais surtout parce que nos soit-disant dirigeants n’opposent plus la moindre résistance. Cette crise n’appelle pas seulement une réponse politique. Elle exige un sursaut moral. Car tant que nous accepterons d’être traités en vassaux, les autres se comporteront comme des maîtres.

Pierre Josué Agénor Cadet

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