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Haïti : fin du mandat de la MMAS, incertitudes autour de la nouvelle force internationale

Par Jean Wesley Pierre

« Je ne sais pas pourquoi ils sont venus. Ils n’ont rien changé. Leur présence n’a rien amélioré », déclare un habitant de Fort-National qui a tout perdu. Ce 2 octobre 2025 a marqué la fin officielle du mandat de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) en Haïti. Lancée avec l’appui du Conseil de sécurité de l’ONU et conduite par le Kenya, cette mission, censée appuyer la Police nationale haïtienne (PNH) dans la lutte contre les gangs, n’aura pas réussi à inverser la spirale de violence qui ronge le pays.

Alors que la communauté internationale prépare une nouvelle force “plus robuste” pour prendre le relais, les réactions se multiplient : entre espoir, scepticisme et inquiétudes quant à la souveraineté nationale.

Un pays au bord du gouffre : le cri d’alarme de l’OPC à Genève

Invité à la 60ᵉ session du Conseil des droits de l’homme à Genève, le Protecteur du citoyen, Jean Wilner Morin, a dressé un constat glaçant. “Un million deux cents mille personnes vivent dans une extrême promiscuité dans les camps de déplacés, des milliers d’enfants ne vont plus à l’école, des hôpitaux et des églises ont été incendiés par des bandits”, a-t-il dénoncé.

Aux côtés du directeur général Jude Jean-Pierre, il a alerté sur le risque d’une catastrophe humanitaire majeure, tout en appelant à une solidarité internationale “effective” face à un État dépassé et des institutions exsangues.

Mais derrière l’appel humanitaire se cache une interrogation plus profonde : que reste-t-il de la capacité de l’État haïtien à garantir la sécurité et la dignité de son peuple ?

« L’État ne veut pas ou ne peut pas résoudre le problème de l’insécurité », déclare le Co-directeur du Collectif Défenseurs Plus, Antonal Mortimé.

Pour cet défenseur des droits humains, l’échec de la MMAS n’est pas une surprise. Selon lui, la mission n’a jamais disposé des moyens financiers ni opérationnels pour agir efficacement. « MMAS la se te yon misyon volontè, kote chak peyi te gen dwa bay kòb si yo vle. Gen ki pwomèt, men yo pa bay. Nou pa t wè yo nan lari a, pandan bandi yo ap elaji teritwa yo », déplore-t-il.

Le militant met en cause la faillite de la gouvernance et le manque de volonté politique : « Les autorités soit ne veulent pas, soit ne peuvent pas combattre l’insécurité. S’il y avait de la sécurité, nous aurions déjà organisé des élections. Haïti vit une crise de gouvernance, une crise morale et une instabilité institutionnelle sans précédent. »

Selon Me Mortimé, le retrait de la MMAS ne fait que révéler l’ampleur du vide : un pays sans Parlement, une présidence contestée, et une police nationale infiltrée et sous-dotée. “Gen twòp mainmise sou lapolis,” avertit-il, évoquant des liens présumés entre des membres du gouvernement et des chefs de gangs.

Une nouvelle force “robuste” : renfort ou renoncement ?

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2793, autorisant le déploiement d’une force multinationale plus robuste, avec un commandement conjoint militaire et policier. Des pays comme le Kenya, les États-Unis, le Canada, le Panama, la Jamaïque, le Salvador et Trinité-et-Tobago y participeront.

Mais pour Mortimé, cette nouvelle mission soulève des questions cruciales : « Chaque fois que l’ONU autorise le déploiement d’une force dans un pays, c’est le signe qu’il existe une crise de société, une crise de l’État. Cette mission signifie que l’État a démissionné. »

Il craint que la venue de cette force n’entraîne une nouvelle perte de souveraineté : « En matière de souveraineté, l’État haïtien risque de perdre le contrôle sur ce qui se passe dans le pays. »

Toutefois, il reconnaît la nécessité d’une réponse sécuritaire face à des gangs qui contrôlent désormais près de trois départements du pays. Depuis le départ de la MINUSTAH et surtout après l’assassinat du président Jovenel Moïse, “bandi yo mande anraje,” souligne-t-il.

Souveraineté et reddition de comptes : un équilibre fragile

Mortimé appelle à la vigilance citoyenne et à la mise en place de mécanismes de contrôle clairs pour éviter les abus : « Il faut qu’il existe un mécanisme de plainte accessible à tout le monde. Il faut que la presse, l’OPC et les universités puissent observer ce qui se passe. C’est seulement ainsi que nous pourrons éviter les actes abusifs, les dommages collatéraux et les victimes innocentes. »

Ces garde-fous, selon lui, sont indispensables pour garantir que cette mission ne répète pas les erreurs du passé notamment celles de la MINUSTAH, accusée de graves violations des droits humains et de propagation du choléra.

Le dilemme haïtien : aide internationale ou réhabilitation nationale ?

La fin de la MMAS et la préparation d’une nouvelle mission relancent un débat existentiel : Haïti peut-elle encore assumer sa propre sécurité ?
Entre la peur d’une tutelle internationale et la réalité d’un État défaillant, le pays se trouve dans un paradoxe douloureux.

Jean Wilner Morin, le Protecteur du citoyen plaide pour une coopération internationale renforcée, tandis que Mortimé met en garde contre la dépendance. Les deux hommes, pourtant sur des registres différents, partagent le même diagnostic : sans un sursaut politique et moral, aucune force étrangère, aussi robuste soit-elle, ne pourra extirper Haïti de la spirale de la violence.

« Faire face aux bandits, combattre les gangs c’est d’abord la responsabilité des institutions haïtiennes », conclut Mortimé. « Si nous ne revenons pas à la normalité démocratique, nous continuerons à vivre dans la même spirale de violence. »

Une nouvelle mission, mais pas de nouveau contrat social

La question fondamentale reste donc entière : peut-on pacifier un pays sans refonder son État ? Peut-on parler de sécurité durable sans une réforme profonde dans la justice haïtienne ? Le cycle des missions onusiennes et autres missions approuvé, de la MINUSTAH à la MMAS, et bientôt à une nouvelle force internationale illustre les limites d’une approche strictement sécuritaire.

Ce dont Haïti a aujourd’hui besoin, c’est moins d’une “force robuste” que d’une volonté politique authentique, d’une justice crédible, et d’un État légitime capable de protéger ses citoyens sans déléguer sa souveraineté.

Car tant que les racines de la crise politiques, institutionnelles et morales resteront intactes, la paix, comme la démocratie, demeurera une promesse sans lendemain.

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