Par Jean Mapou
Haïti n’est pas seulement en crise sécuritaire. Elle est en faillite intellectuelle.
Jamais le pays n’a compté autant de diplômés. Jamais il n’a été aussi pauvre en pensée. Le contraste est obscène: des titres universitaires à la chaîne, mais aucune colonne vertébrale morale pour tenir tête à l’effondrement politique.
Le docteur Jean Price Mars, aurait parlé de bovarysme collectif, pour critiquer le manque de sens du devoirs des intellectuels haïtiens.
Le problème n’est pas l’absence d’écoles. Le problème, c’est l’absence de courage. Un déficit de doctrine et d’amour pour la patrie.
Depuis des années, la classe politique multiplie les gouvernements provisoires, les transitions interminables, les accords opaques et les dialogues stériles. Les noms changent, les méthodes restent: opacité, improvisation, absence de vision. On ne gouverne pas une nation, en administrant la survie.
Et au cœur de ce désastre, où sont les diplômés?
Ils occupent les ministères, conseillent les cabinets, rédigent les notes techniques, participent aux commissions. Ils maîtrisent le jargon institutionnel, parlent d’“approche inclusive”, de “feuille de route”, de “stabilité macroéconomique”. Mais ils se taisent sur l’essentiel: l’effondrement de l’État, la capture des institutions, la banalisation du crime, la corruption endémique.
Haïti étouffe sous le poids de diplômés compétents… au service d’un système incompétent et inapte.
Un intellectuel ne se contente pas de gérer des procédures. Il interroge le sens. Il dénonce la dérive. Il refuse d’être l’alibi technique d’un pouvoir sans légitimité. Or, trop souvent, nos élites formées deviennent les greffiers d’un désordre organisé. Elles rationalisent l’irrationalité. Elles habillent d’expertise la faillite politique.
La crise actuelle n’est pas tombée du ciel. Elle est le produit d’années de compromissions savantes. Chaque transition bricolée a été validée par des juristes diplômés. Chaque budget opaque a été structuré par des économistes certifiés. Chaque réforme avortée a été conçue par des technocrates bardés de titres.
Le pays brûle. Les élites rédigent des rapports.
Dans une République digne de ce nom, l’intellectuel joue un rôle de vigie. Il alerte avant la catastrophe. Il refuse les consensus mous. Il produit une pensée stratégique nationale. En Haïti, la majorité des diplômés préfère la proximité du pouvoir à la distance critique. On négocie des postes, pas des principes, sous prétexte que vente affamé n’a point d’oreilles. Je dirais une élite avare n’a point de couille.
Le silence est devenu une carrière. Pendant que des quartiers entiers tombent sous la coupe des groupes armés, pendant que la souveraineté se délite, pendant que la jeunesse s’exile ou s’enrôle par désespoir, combien d’universitaires publient une réflexion structurée sur la refondation de l’État? Combien de professionnels refusent publiquement de cautionner des arrangements politiques contraires à l’intérêt national?
Face à la rude réalité du pays, nos diplômés ont choisi l’ascension individuelle plutôt que l’exigence collective.
L’université, elle aussi, doit répondre. Distribuer des licences et des maîtrises ne suffit pas. Former des esprits critiques est une mission autrement plus exigeante. Or, l’esprit critique dérange le pouvoir. Et dans un système où la proximité politique garantit les opportunités, la pensée libre devient un risque.
Ainsi se perpétue le cycle: des gouvernements faibles entourés de techniciens brillants mais prudents; des décisions lourdes de conséquences prises sans débat intellectuel sérieux; une nation privée de boussole.
Haïti n’a pas seulement besoin d’élections. Elle a besoin d’une insurrection de l’intelligence. D’intellectuels capables de rompre avec la servitude technocratique. De femmes et d’hommes prêts à perdre un poste pour sauver une idée. Prêts à dénoncer l’imposture, même lorsqu’elle porte un costume officiel.
Car tant que les diplômés continueront à servir le pouvoir au lieu d’éclairer la nation, la gestion politique du pays restera un théâtre d’improvisation. L’Elite demeurera asservie à des causes criminelles.
Et la République, privée d’intellectuels véritables, continuera de sombrer sous les applaudissements polis de ses propres élites.
Jean Mapou / Le Relief


