Par Pierre Josué Agénor Cadet
Il devient urgent de rappeler une vérité élémentaire que certains acteurs étrangers semblent oublier : la diplomatie n’est pas un pouvoir de gouvernement. Or, ces derniers jours, le comportement de plusieurs représentants étrangers en Haïti donne le sentiment troublant que cette limite fondamentale est en train d’être volontairement effacée.
Un diplomate n’est ni un acteur politique national, ni un stratège de transition, ni un architecte institutionnel. Son rôle est encadré par des normes précises du droit international, au premier rang desquelles la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961. Celle-ci ne prévoit nulle part que des ambassadeurs puissent orienter les choix politiques internes d’un État souverain, influencer publiquement les dynamiques nationales ou agir comme arbitres de la légitimité des acteurs locaux.
Pourtant, la pratique observée ces derniers jours en Haïti s’en éloigne dangereusement. Déclarations publiques à connotation politique, convocation dans leur résidence d’autorités nationales sans vergogne pour leur passer des ordres, messages whatsapp pour les menacer, rencontres sélectives donnant un sceau de reconnaissance à certains groupes, pressions à peine voilées sur des orientations nationales : cette posture ne relève plus de la diplomatie classique. Elle s’apparente à une intrusion directe dans le champ de décision interne.
Cette situation pose un problème grave, non seulement politique mais symbolique. Elle envoie un message pernicieux : celui selon lequel Haïti ne serait pas capable de se gouverner sans supervision étrangère. Ce présupposé, jamais formulé explicitement mais constamment suggéré par les faits, s’inscrit dans une continuité historique marquée par le paternalisme international et les logiques de tutelle déguisée.
Or, Haïti n’est ni un protectorat ni un territoire sous mandat. C’est un État né d’une révolution anticoloniale, dont l’existence même repose sur le refus de la domination extérieure. Chaque geste d’ingérence diplomatique ravive une mémoire collective marquée par les occupations, les interventions imposées et les solutions venues d’ailleurs qui ont souvent aggravé les crises qu’elles prétendaient résoudre.
Il faut le dire clairement : aider un pays n’autorise pas à le diriger. La coopération internationale est légitime et nécessaire ; la substitution politique ne l’est pas. Lorsque des diplomates deviennent des acteurs internes, ils fragilisent la souveraineté institutionnelle et délégitiment, aux yeux de la population, les processus politiques en cours. Ce qui est présenté comme un appui finit alors par être perçu comme une imposition.
La crise haïtienne est profonde, complexe, et exige des réponses structurantes. Mais ces réponses ne peuvent être durables que si elles émanent d’un dialogue haïtien, porté par des forces nationales, ancré dans la réalité sociale du pays. Les solutions conçues à l’extérieur et transplantées sur le terrain haïtien ont, à maintes reprises, montré leurs limites.
Revendiquer « Haïti aux Haïtiens » n’est pas un slogan de fermeture ni un rejet de la communauté internationale. C’est l’affirmation d’un principe universel : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce principe est au cœur du droit international moderne, le même droit que certains semblent invoquer tout en en violant l’esprit.
Le respect de la souveraineté haïtienne n’est pas une option diplomatique. C’est une obligation.
Et plus cette ligne sera franchie, plus cette exigence devra être rappelée avec fermeté.
Pierre Josué Agénor Cadet


