Par Pierre Josué Agénor Cadet
Haïti est arrivée à un point de rupture historique. L’État ne fonctionne plus, l’autorité publique a disparu de larges portions du territoire national . L’économie est paralysée et la population livrée à une insécurité permanente. La Première République noire du Nouveau-Monde, née d’une révolution fondatrice de la modernité politique, se trouve aujourd’hui menacée de disparition fonctionnelle.
Depuis la chute de la longue dictature des Duvalier en 1986, le pays s’est enlisé dans instabilité chronique. En près de quarante ans, treize gouvernements à caractère de transition se sont succédé. Aucun n’est arrivé à refonder l’état en le dotant d’un nouveau projet de société , à restaurer la souveraineté nationale ni à instaurer des institutions durables. La transition, censée être un passage exceptionnel, est devenue un système de gouvernance perpétuel, marqué par l’improvisation, l’irresponsabilité et l’échec.
Ces transitions ont produit un résultat : l’affaiblissement continu de l’État. Elles ont échoué parce qu’elles ont été conçues sans vision nationale, capturées par des intérêts mesquins ou particuliers et souvent soumises à des logiques extérieures du pays. Loin de répondre aux aspirations populaires, elles ont aggravé la fracture entre la société et ceux qui prétendent la diriger.
La plus récente et catastrophique expérience transitionnelle n’a fait que confirmer l’épuisement total de ce modèle. Incapable de rétablir la sécurité publique et nationale, de gouverner dignement et efficacement ou de restaurer la confiance collective, elle a renforcé le sentiment d’abandon et de colère. Une évidence s’impose désormais: la crise ne peut plus être gérée par les mécanismes politiques traditionnels qui sont à la base des dérives du Conseil présidentiel de transition (CPT) et de presque toutes les transitions antérieures.
Face à l’effondrement quasi total de l’Etat, une nouvelle transition s’impose de fait. Mais elle ne peut ni doit être une transition de plus pour permettre à des opportunistes de préparer leurs vieux jours. Reproduire les mêmes schémas reviendrait à précipiter le pays vers le cahos irréversible. Cette transition doit être ultime, non par opportunisme naïf, mais parce qu’Haiti n’a plus de marge d’erreur.
Cette ultime transition doit rompre clairement avec les pratiques partitocratiques qui ont conduit à l’échec: le partage du pouvoir comme but en soi, la privatisation de l’Etat, la course à la richesse facile, la corruption institutionnalisée et la dépendance structurelle. Il ne s’agit plus de gérer la crise, mais de « sauver » ce qui reste de l’Etat haïtien.
Dans ce contexte extrême, la seule option crédible est, comme le propose déjà M. Ted Saint-Dic, une transition confiée à des technocrates patriotes qui connaissent l’administration et le pouvoir. Non pas des gestionnaires déconnectés du réel, mais des femmes et des hommes compétents, qualifiés, intègres, honnêtes, indépendants des structures politiques discréditées et profondément attachés à la question de souveraineté nationale. Leur légitimité ne viendrait pas des scrutins ou des urnes, mais de leur capacité à servir l’intérêt général dans une période d’exception.
Leur mission doit être claire, précise, limitée et non négociable : rétablir un minimum de sécurité publique, remettre l’administration en état de fonctionner, retrouver la confiance populaire, assainir les finances publiques, restaurer l’autorité judiciaire et préparer des élections crédibles sur des bases constitutionnelles et institutionnelles refondées.
Cette ultime transition doit être courte, encadrée, contrôlée, transparente et soumise à des mécanismes stricts de reddition des comptes. Elle ne doit en aucun cas servir de tremplin politique. Son objectif n’est pas de produire un pouvoir durable, mais de rendre possible le retour de l’Etat et de la souveraineté populaire.
Haïti n’as plus le luxe des faux compromis ni des demi-mesures. Le pays se trouve face à une alternative brutale: oser une rupture historique ou disparaître comme État souverain. Or, le pays de l’intrépide Jean-Jacques Dessalines ne peut pas disparaître. Donc, l’ ultime transition n’est plus un choix politique. Elle est une urgence nationale.
Pierre Josué Agénor Cadet


