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Failles actives, État passif : Pétionville, une commune sous menace sismique

Derrière l’image d’une commune plus ordonnée, plus protégée, presque épargnée par le chaos du bas de la capitale, Pétion-Ville cache une fragilité redoutable. Saturée, congestionnée, transformée en refuge administratif sans véritable planification, elle concentre désormais des vulnérabilités urbaines, humaines et géologiques majeures. Or, dans une zone exposée aux secousses, aux glissements de terrain et à l’improvisation permanente, le danger ne vient pas seulement de la terre : il vient aussi de l’aveuglement de l’État. Nancy Roc a interviewé l’Ingénieur géologue Claude Preptit qui alerte le public sur les conséquences d’un séisme à Pétionville.

Par Nancy Roc

J’observe avec consternation, mais sans étonnement, 320 partis politiques se préparer à se présenter aux élections en Haïti… si élections il y a, ce qui reste en soi une autre question. Tous assoiffés de pouvoir, ou presque, et pour beaucoup déjà comptables d’échecs passés. Que démontre un tel spectacle, sinon l’effondrement du sens même de l’engagement public ?

Car enfin, pendant six ans, qu’ont-ils fait, concrètement ? Rien, ou si peu que cela en devient insultant. Pas même organiser un marché, pas même assainir un espace de vie, pas même offrir à la population un minimum d’ordre, de propreté, de dignité. Les marchés sont immondes, saturés d’immondices, et la population y survit dans une insalubrité qui choque autant qu’elle accuse.

À Pétion-Ville, le contraste est devenu insoutenable. La commune, autrefois perçue comme un espace de respiration, d’élégance et de relative organisation, est aujourd’hui prise dans un étouffement général. La Coupe, jadis lieu de villégiature, est devenue infernale. La circulation y est paralysée, l’activité s’y entasse sans cohérence, et la pression urbaine s’y intensifie à mesure que l’État y transfère ses centres de décision, sans vision d’ensemble, sans planification sérieuse et sans la moindre réflexion apparente sur les conséquences.

Pendant que le bas de la ville continue de sombrer, au lieu de le nettoyer, de le réhabiliter et de s’y réinstaller, l’État choisit de disperser ses ministères à Pétionville, aggravant une circulation déjà devenue impossible, en achetant à prix d’or des hôtels de plusieurs millions de dollars. Pétionvlle devient ainsi non pas le signe d’une modernisation administrative, mais celui d’un repli. Un repli des autorités sur un territoire plus fermé, plus protégé, plus valorisé symboliquement, pendant que le reste du pays réel continue de se décomposer.

Dans leurs bureaux climatisés, ces autorités ne voient même plus qu’elles sont encerclées par la décomposition du pays réel. Autour d’elles, les allées étroites débordent d’ordures, les eaux stagnantes forment des flaques que les clients doivent contourner, certains coins des marchés semblent totalement abandonnés. Il n’y a pas de toilettes accessibles pour les marchandes, pas d’eau courante pour laver les produits, pas de politique urbaine digne de ce nom, pas même le minimum d’humanité qu’exige la gestion d’une cité.

Mais à Pétion-Ville, l’échec ne se limite pas à l’insalubrité, au désordre urbain ou à la saturation de l’espace. Il se mesure aussi à une autre réalité, plus grave encore : celle d’une commune qui a absorbé une partie de la détresse du centre-ville, sans jamais bénéficier d’une véritable politique de prévention, d’encadrement ni d’aménagement.

Comme le souligne le sismologue Claude Preptit, si l’on observe la carte géologique réalisée en 2013 dans le cadre de l’étude du microzonage sismique de la région métropolitaine, on constate un ensemble de failles secondaires (en trait rouge fin), noté f 1 , f 2 , f 3 et f 4 qui traverse l’agglomération de Port-au-Prince. Ces failles sont considérées comme secondaires par rapport à la faille majeure (en trait rouge plein) qui traverse toute la presqu’île du Sud, de Pétion Ville à Tiburon. La faille f 4 qui passe sous la zone de Jalousie et qui se connecte à la faille majeure n’est pas la seule à présenter un danger pour la région. « Toutes ces failles sont actives et constituent un danger permanent pour la zone qui a vu sa vulnérabilité augmentée depuis l’arrivée des déplacés de l’insécurité », prévient l’ingénieur Preptit.

Et c’est bien là que Pétion-Ville devient un cas d’école du déni haïtien. Car pendant que l’on y concentre davantage d’activités administratives, de bureaux, de services et de circulation, la commune se situe dans une zone dont les fragilités géologiques et topographiques sont connues. « En cas de séisme majeur d’une magnitude comprise entre 6 et 7, avec un épicentre localisé à Laboule, toutes les localités allant de Kenscoff au centre-ville, en passant par Pétionville et Delmas, seront affectées », alerte le sismologue, Autrement dit, Pétionville n’est pas un refuge. Elle est elle-même un espace à risque.

Les secteurs les plus exposés incluent non seulement Jalousie, mais aussi les zones avoisinantes reliées à l’axe Pétionville–Bourdon–Laboule, selon la nature des sols, la pente, la densité de l’occupation et la qualité des constructions. Le cas de Jalousie est particulièrement alarmant. Comme l’a expliqué l’ingénieur Claude Preptit : « Cette zone, densément peuplée, abrite selon les estimations entre 45,000 et plus de 80,000 habitants. Elle constitue l’un des plus grands bidonvilles de la région métropolitaine. Ses pentes, moyennes à fortes, dépassent souvent 30°, avec une géologie défavorable et une occupation du sol extrêmement vulnérable. En cas de secousse majeure, il faut craindre des glissements de terrain, des chutes de blocs, des effondrements d’habitations précaires, ainsi que la propagation de mouvements de terrain venant de l’amont, avec des conséquences humaines potentiellement catastrophiques. »

L’étude de microzonage sismique a pourtant formulé des recommandations précises. Elle préconise, de part et d’autre de ces failles, une bande de neutralisation de 100 mètres de largeur, ainsi que l’inconstructibilité, dans la mesure du possible, des bâtiments à forts enjeux tels que les écoles, les hôpitaux, les centres de secours et les bâtiments stratégiques. Ces recommandations ne relèvent pas du luxe technocratique. Elles relèvent du minimum vital dans une zone urbaine déjà sous tension.

Or que voit-on ? Exactement l’inverse. Une densification incontrôlée. Une accumulation d’activités. Une pression immobilière constante. Une concentration de populations déplacées. Et désormais, une extension du cœur administratif de l’État vers des bâtiments dont la conformité parasismique n’est pas, publiquement du moins, démontrée de manière rassurante.

Le fait que des hôtels aient été achetés pour y installer des ministères et que l’activité administrative se déplace davantage vers Pétion-Ville doit donc poser une question fondamentale : sur quoi repose exactement cette stratégie ? Claude Preptit le rappelle avec justesse : « loger des ministères dans des hôtels n’est pas un problème en soi, à condition que ces bâtiments aient été construits selon des normes parasismiques tenant compte de l’aléa local et du type de sol. » C’est là le vrai sujet.

Car un bâtiment administratif ne se juge pas seulement à son apparence, à son confort ou à sa valeur marchande. Il se juge à sa capacité à protéger des vies en cas de catastrophe. Ces hôtels peuvent comporter plusieurs étages, être desservis par des ascenseurs, disposer de longs escaliers et accueillir plus d’une centaine d’employés. Sans plan d’évacuation préétabli, sans exercices réguliers, sans formation du personnel, sans culture du risque, le moindre séisme majeur pourrait transformer ces lieux de pouvoir en pièges verticaux.

Le plus grave, au fond, est peut-être cette impression persistante que Pétionville sert désormais de décor à une gouvernance hors-sol. On y déplace les bureaux, on y achète les bâtiments, on y concentre les flux, comme si la commune pouvait absorber indéfiniment toutes les fonctions que l’État abandonne ailleurs. Mais on ne bâtit pas une capitale de rechange sur l’engorgement, l’inégalité, la spéculation et l’oubli du risque. On ne protège pas un pays en déplaçant simplement son centre nerveux vers une zone plus huppée sans se demander si cette zone est elle-même prête à résister.

Pétion-Ville est devenue la vitrine d’un pouvoir qui se croit à l’abri parce qu’il s’éloigne du chaos visible. Mais sous cette vitrine, la fragilité demeure. Elle est dans les pentes de Jalousie, dans les lignes de faille, dans les embouteillages qui peuvent bloquer une évacuation, dans les constructions mal contrôlées, dans l’absence de plans d’urgence, dans l’improvisation érigée en méthode de gouvernement.

À Pétion-Ville, l’État haïtien ne donne plus l’image de l’autorité : il donne celle du refuge. Un refuge coûteux, congestionné, mal pensé, installé au cœur d’une zone dont les risques sont connus mais politiquement ignorés. Pendant que 320 partis rêvent encore de conquérir le pouvoir, la vraie question est peut-être ailleurs : que vaut un pouvoir qui ne sait ni organiser la ville, ni anticiper le danger, ni protéger ceux qu’il prétend administrer ? À force de faire de Pétionvlle le centre du pouvoir sans en affronter les vulnérabilités, les autorités ne déplacent pas seulement l’administration : elles déplacent aussi, vers un même point, le risque d’une catastrophe annoncée.

Image logo : NRoc avec IA

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