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Entre gangs armés et contraintes institutionnelles : une véritable équation électorale haïtienne

Par Jean Wesley Pierre

Port-au-Prince, le mercredi 24 décembre 2025 — À l’approche de l’année 2026, la question de l’organisation des élections en Haïti se heurte de plein fouet à une réalité sécuritaire de plus en plus alarmante. Les prises de position publiques d’anciens responsables de la sécurité, de personnalités politiques et d’acteurs de la société civile convergent vers un même constat : l’insécurité généralisée constitue aujourd’hui l’obstacle principal à la tenue d’élections libres, crédibles et inclusives.

Lors de son intervention au Forum mondial de la diaspora haïtienne, l’ancien directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), Michel-Ange Gédéon, a rappelé que la crise sécuritaire actuelle n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’un affaiblissement progressif et politique des institutions régaliennes.

Selon lui, la montée en puissance des gangs armés, désormais structurés, autonomes et lourdement équipés, a profondément modifié l’équilibre des forces. Cette mutation transforme les groupes criminels en acteurs capables d’imposer des zones d’exclusion, compromettant de facto toute activité civique normale, y compris le processus électoral.

Cette analyse trouve un écho direct dans les faits récents. Le mardi 23 décembre 2025, des individus lourdement armés affiliés au groupe Viv Ansanm ont tenté de détourner plusieurs embarcations en mer, dans une opération visant, selon des sources sécuritaires, à renforcer leurs circuits de financement et de ravitaillement. Cette tentative a été déjouée par la Garde côtière haïtienne, évitant un précédent grave : l’extension du contrôle des gangs aux voies maritimes stratégiques.

Cet épisode illustre cependant la capacité d’adaptation des groupes armés et la vulnérabilité persistante des frontières terrestres et maritimes.

Parallèlement, les enlèvements contre rançon connaissent une recrudescence préoccupante, notamment dans les zones de Delmas, où les cas signalés se multiplient. Ces kidnappings, qui touchent indistinctement civils, travailleurs, étudiants et commerçants, participent à un climat de terreur quotidienne.

Cette insécurité chronique entrave la libre circulation des citoyens, limite l’accès aux services publics et alimente un repli généralisé, incompatible avec toute dynamique électorale fondée sur la participation populaire.

Sur le plan juridico-électoral, les implications sont majeures. Le Conseil électoral provisoire (CEP), bien que chargé de planifier et d’organiser le scrutin, se heurte à des contraintes objectives : impossibilité de déployer ses agents dans certaines zones, difficulté à sécuriser les centres d’inscription et les bureaux de vote, absence de garanties suffisantes pour la protection des électeurs, du matériel électoral et du personnel.

Dans plusieurs quartiers de la région métropolitaine, l’autorité de l’État demeure contestée, voire inexistante, posant la question fondamentale de l’égalité territoriale devant le vote.

À ces obstacles s’ajoute la crainte d’une participation électorale fortement compromise. La peur des déplacements, la fermeture informelle de quartiers entiers et la pression exercée par les groupes armés risquent d’exclure de facto une partie significative de l’électorat.

Dans un tel contexte, même un scrutin techniquement organisé pourrait souffrir d’un déficit de légitimité, si une frange importante de la population est empêchée, directement ou indirectement, d’exercer son droit de vote.

Les déclarations de l’un des membres du conseil présidentiel de transition, Dr Frinel Joseph, saluant la publication du calendrier électoral comme une avancée vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel, traduisent une volonté institutionnelle réelle.

Toutefois, comme l’a souligné Michel-Ange Gédéon, aucun calendrier électoral ne peut suppléer l’absence de sécurité effective sur le terrain. Les normes internationales en matière d’élections démocratiques exigent non seulement un cadre légal, mais aussi un environnement sécurisé garantissant la liberté de choix, l’absence de coercition et la protection des électeurs.

Les mises en garde de personnalités comme Jacky Lumarque et Sterline Civile renforcent ce diagnostic. Elles rappellent que la lutte contre les gangs, si elle n’est pas accompagnée d’un renforcement durable des institutions judiciaires, policières et électorales, risque de produire des effets limités. L’impunité persistante, la politisation de la violence et l’usage instrumental des groupes armés ont contribué à fragiliser l’État, rendant toute transition démocratique particulièrement vulnérable.

Ainsi, à l’aube de 2026, la question n’est plus seulement de savoir si des élections peuvent être organisées, mais dans quelles conditions elles pourraient se tenir sans reproduire les schémas d’exclusion, de peur et de contestation.

Tant que les attaques contre les civils se poursuivent, que les kidnappings augmentent et que les gangs conservent une capacité opérationnelle élevée, le processus électoral reste exposé à des risques majeurs, tant sur le plan sécuritaire que sur celui de sa crédibilité démocratique.

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