Par Jean Wesley Pierre
La question de la détention préventive prolongée demeure l’une des violations les plus persistantes et les plus structurelles des droits humains. Dans ce contexte, le Centre d’Analyse et de Recherche en Droits de l’Homme (CARDH) s’impose depuis plusieurs années comme un acteur central de la société civile, engagé dans la défense des droits fondamentaux et la lutte contre l’arbitraire judiciaire.
C’est dans cette dynamique que s’inscrit la deuxième séance d’Habeas Corpus organisée dans le cadre du programme « Initiative mobile pour la réduction de la surpopulation carcérale » annoncé sur le compte X de CARDH, anciennement Twitter ce mardi 3 février 2026. Cette nouvelle audience concerne 24 détenus, portant à 44 le nombre total de personnes examinées depuis le lancement du programme. À l’issue de la première séance, tenue le 27 janvier dernier, 19 détenus avaient déjà été remis en liberté, illustrant l’ampleur des abus liés à la détention sans jugement.
L’Habeas Corpus : un droit fondamental trop souvent ignoré
L’Habeas Corpus n’est pas une faveur accordée par l’État, mais un principe fondamental du droit, inscrit dans la Constitution haïtienne et consacré par les conventions internationales ratifiées par le pays. Il garantit à toute personne privée de liberté le droit de comparaître rapidement devant un juge afin de contester la légalité de sa détention.
Or, en Haïti, ce droit est systématiquement vidé de sa substance. Des milliers de détenus croupissent dans les prisons pendant des années sans jugement, parfois sans même connaître les charges retenues contre eux. La situation est aggravée par l’effondrement du système judiciaire, l’insécurité généralisée et le manque criant de moyens de l’administration pénitentiaire.
Une réponse ponctuelle à un problème structurel
L’initiative portée par le CARDH, bien que salutaire, met en lumière une réalité troublante : la libération de dizaines de détenus révèle l’illégalité manifeste de nombreuses incarcérations. Autrement dit, ces personnes n’auraient jamais dû être privées de liberté aussi longtemps.
Cependant, si ces séances d’Habeas Corpus apportent un soulagement immédiat à certaines victimes de l’arbitraire, elles ne sauraient constituer une solution durable. La surpopulation carcérale est le symptôme d’un système judiciaire en crise profonde, marqué par l’absence de politiques pénales cohérentes, le dysfonctionnement des tribunaux et l’inaction prolongée de l’État.
Le rôle crucial de la société civile face à la défaillance de l’État
Le fait que ce soit une organisation de défense des droits humains qui impulse ce type d’initiative est révélateur : l’État haïtien a largement failli à ses obligations régaliennes. En se substituant, partiellement, aux institutions publiques, le CARDH joue un rôle de garde-fou démocratique, tout en exposant les limites d’un système dépendant de projets ponctuels et de la bonne volonté des acteurs non étatiques.
La question centrale demeure donc entière : combien de détenus encore oubliés derrière les barreaux, sans jugement, sans voix, sans recours ?
Un impératif politique et moral
La réduction durable de la surpopulation carcérale passe par des réformes structurelles urgentes : relance effective des tribunaux, audit des dossiers de détention préventive prolongée, renforcement du rôle des juges de paix, et volonté politique claire de faire du respect des droits humains une priorité.
À défaut, les initiatives comme celles du CARDH, aussi courageuses soient-elles, resteront des réponses d’urgence dans un océan d’illégalités. Or, la justice ne peut être intermittente, et le respect de la dignité humaine ne peut dépendre d’opérations exceptionnelles.
En Haïti, l’Habeas Corpus ne devrait pas être un événement. Il devrait être la norme.

