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DE LA COMÉDIE SUR LA SCÈNE POLITIQUE HAÏTIENNE

Par Pierre Josué Agénor Cadet

La crise haïtienne a depuis longtemps cessé d’être une simple crise de gouvernance. Elle est devenue une crise de sens, de responsabilité et de décence politique. Les événements récents en offrent une illustration saisissante, presque caricaturale : alors que l’État est à l’agonie et que la société est plongée dans une insécurité généralisée, une partie de la classe politique s’emploie à transformer la transition en spectacle, et le pouvoir en objet de dérision.
Après une succession de  » dialogues nationaux « , d’ » assises interhaïtiennes  » et de consultations aux contours flous, surgit désormais l’appel lancé depuis un hôtel de luxe pour désigner un président et un Premier ministre. Cette scène, qui aurait pu relever de la satire politique, est pourtant bien réelle. Elle traduit une conception profondément dévoyée de l’exercice du pouvoir et une incompréhension alarmante de la gravité du moment historique.
La confusion entre légitimité et mise en scène
Dans toute démocratie fonctionnelle, l’accès aux plus hautes fonctions de l’État repose sur la légitimité populaire, la clarté programmatique et la responsabilité institutionnelle. En Haïti, ces principes semblent avoir été remplacés par une logique de cooptation informelle, où le pouvoir se négocie dans des cercles restreints, loin du suffrage, loin du peuple, loin de toute exigence de reddition de comptes.
La présidence et la primature sont désormais envisagées comme des positions à pourvoir, presque administrativement, indépendamment de la faillite structurelle de l’État. On parle de profils, de consensus, de leadership, mais jamais de refondation institutionnelle, de sécurité nationale ou de reconstruction de l’autorité publique. Le pouvoir est convoité avant même d’être défini dans sa finalité.
La pathologie du pouvoir
Cette séquence révèle une constante bien connue de la vie politique haïtienne : une obsession pathologique du pouvoir, détachée de toute vision stratégique. Gouverner n’est plus perçu comme un service rendu à la collectivité, mais comme un statut social, un instrument de reconnaissance et un moyen de survie politique.
Cette maladie du pouvoir se manifeste par une incapacité chronique à penser le pays en dehors de soi. Les priorités nationales :sécurité, élection, justice, éducation et économie sont reléguées au second plan, au profit d’une lutte permanente pour le positionnement, la visibilité et l’accès aux privilèges étatiques. Le pouvoir devient une fin, jamais un moyen.
Une élite hors-sol face à un pays en détresse
Cette dérive est d’autant plus choquante qu’elle s’opère dans un contexte de souffrance sociale extrême. Tandis que les discussions politiques se déroulent dans des espaces protégés, une large partie du territoire échappe au contrôle de l’État, des milliers de familles vivent sous la menace permanente de la violence armée, et l’exode est devenu un horizon collectif.
Il existe désormais deux Haïti :
celle des salons politiques, des déclarations solennelles et des accords sans portée réelle ;
et celle du peuple, livrée à l’insécurité, à la précarité et à l’abandon institutionnel.
Cette fracture rend la mise en scène politique non seulement inefficace, mais moralement indéfendable.
Gouverner l’illusion d’un État
Le paradoxe atteint son comble lorsque l’on observe l’acharnement à vouloir diriger un État vidé de ses fonctions essentielles. On se dispute le contrôle d’institutions affaiblies, parfois inexistantes, comme si le simple fait d’occuper un titre suffisait à recréer l’autorité publique.
Cette logique entretient une illusion dangereuse : celle selon laquelle le problème d’Haïti serait avant tout un problème de personnes, et non de structures, de pratiques et de culture politique. Or, sans rupture radicale avec les méthodes qui ont conduit à l’effondrement actuel, toute transition, quelle que soit sa forme, restera un exercice creux.
Une comédie aux effets destructeurs
Il serait tentant de traiter ces épisodes avec ironie, tant ils frôlent l’absurde. Mais les conséquences sont trop graves pour s’en tenir au rire. Chaque simulacre de dialogue, chaque transition improvisée, chaque arrangement opaque contribue à éroder un peu plus la confiance populaire et à délégitimer durablement l’action politique.
À force de transformer la gouvernance en comédie, une partie de la classe politique oublie une vérité fondamentale : un peuple qui ne croit plus en ses dirigeants finit par se détourner de l’État lui-même. Et lorsque la politique perd toute crédibilité, le vide qu’elle laisse est rarement comblé par des forces démocratiques.
La situation actuelle exige non des ambitions personnelles recyclées, mais une refondation profonde de la pensée politique haïtienne. Sans cela, la comédie continuera jusqu’à ce qu’il ne reste plus de scène, plus de public, et plus de pays à gouverner.

Pierre Josué Agénor Cadet

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