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Dadou Pasquet: un monument qui s’éteint, un héritage à préserver

PORT-AU-PRINCE.— La musique haïtienne vient de perdre l’un de ses plus grands architectes. André «Dadou» Pasquet, guitariste virtuose, cofondateur du mythique Magnum Band et figure majeure du compas, est décédé le 22 novembre 2025 aux États-Unis, à l’âge de 72 ans, des suites d’une longue maladie. Cette disparition plonge Haïti et la diaspora dans une profonde émotion, tant son influence artistique a marqué plus d’un demi-siècle de création musicale.

Né le 19 août 1953 à Port-au-Prince, Dadou Pasquet a d’abord évolué au sein du groupe Tabou Combo dans les années 1970, avant de fonder en 1976, avec son frère Tico, le Magnum Band, formation devenue emblématique du compas moderne.

Guitariste d’une rare finesse, il a développé un style immédiatement reconnaissable: phrases mélodiques élégantes, fluidité technique, tonalité chaleureuse mêlant konpa traditionnel, jazz, funk et blues. Cette signature donnera naissance à ce que mélomanes et spécialistes appellent encore la “Magnum touch”.

Parmi ses compositions les plus marquantes figurent Pike Devan, Monica, Nadia, Jehovah, Lajan ou encore Expérience, aujourd’hui considérées comme des classiques de la musique haïtienne

Une influence transgénérationnelle et transnationale

«Dadou Pasquet n’était pas seulement un guitariste brillant; il était un ambassadeur culturel. Ses tournées en Haïti, aux États-Unis, en Europe et dans la Caraïbe ont largement contribué à faire connaître le compas au-delà des frontières nationales», a souligné Michel Joanel, animateur radiophonique de konpa direct. «Sa musique a touché aussi bien les nouvelles générations que la diaspora haïtienne installée à Miami, New York ou Paris», a-t-il poursuivi.

Selon plusieurs analystes, Dadou figure parmi les artistes qui ont modernisé le konpa sans en altérer l’âme, injectant imagination, rigueur et sophistication dans ses arrangements. Beaucoup de guitaristes haïtiens d’aujourd’hui revendiquent son influence directe sur leur apprentissage et leur style.

Un héritage culturel devenu patrimoine

Dans leurs réactions, institutions culturelles et personnalités du monde artistique soulignent la dimension patrimoniale de son œuvre. Le ministère haïtien de la Culture évoque «la perte d’un géant du compas dont la musique fait désormais partie intégrante de l’identité culturelle du pays».

D’ailleurs, sous l’instigation du ministère de la culture et de la communication et des mélomanes vivant dans la diaspora, une veillée s’est déroulée à Miami en hommage à Dadou avec la participation de plusieurs artistes.

Comment préserver sa mémoire?

La mort de Dadou Pasquet ouvre un vaste chantier de préservation de son œuvre, d’autant plus crucial que les archives musicales haïtiennes sont souvent fragilisées.

Plusieurs sont à considérer:

  1. Sauvegarder et numériser son catalogue:
    Restaurer enregistrements, concerts, archives audiovisuelles, afin d’assurer leur disponibilité durable pour les générations futures.
  2. Instituer des hommages réguliers:
    Festivals, concerts thématiques, prix de guitare ou bourses d’art en son nom sont autant de moyens de célébrer et transmettre son apport.
  3. Intégrer son travail dans l’enseignement musical:
    Écoles de musique, conservatoires et ateliers devraient étudier ses compositions et son style de jeu, comme cela se fait déjà pour d’autres maîtres du genre.
  4. Documenter son parcours:
    Biographies, documentaires, expositions, témoignages d’artistes ayant collaboré avec lui pourraient constituer un corpus essentiel à la mémoire culturelle haïtienne.
  5. Valoriser le compas comme patrimoine:
    Plusieurs acteurs culturels plaident pour une reconnaissance internationale du compas comme patrimoine immatériel, une démarche qui renforcerait la place de figures comme Dadou dans l’histoire culturelle mondiale.

Adieu à un génie dont l’œuvre ne sera pas eteinte

La disparition de Dadou Pasquet marque la fin d’une ère, celle des pionniers qui ont façonné le compas moderne et accompagné les transformations sociales, politiques et artistiques de la nation haïtienne. Mais elle rappelle aussi la responsabilité de transmettre et protéger ce que des artistes comme lui ont construit pendant plus de cinquante ans.

Son héritage dépasse la sphère musicale: il touche à la mémoire collective d’un peuple, à son histoire et à sa relation à la diaspora. Magnum Band, sous l’impulsion de Dadou, a su forger un lien entre plusieurs générations, réinventant le compas tout en demeurant fidèle à ses racines.

Son œuvre, elle, continuera de vibrer. Sur les scènes, dans les studios, dans la mémoire collective et surtout dans le cœur de tous ceux qui, en Haïti et ailleurs, ont un jour dansé, aimé ou espéré au son de sa guitare.

Jean Mapou

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