Par Jean Mapou
Port-au-Prince.— Une nouvelle escalade institutionnelle s’est produite dans la nuit de mardi à mercredi au sein du Conseil présidentiel de transition (CPT), avec la signature, très tard dans la soirée, d’une résolution mettant fin aux fonctions du Premier ministre Alix-Didier Fils-Aimé. L’acte, considéré comme déterminant dans le rapport de forces interne, a été consommé lorsque le conseiller-président Smith Augustin a apposé sa signature, portant à cinq le nombre de conseillers favorables à la révocation, soit la majorité qualifiée requise sur les sept membres du CPT.
Cette résolution survient dans un climat diplomatique électrique. Quelques heures auparavant, l’ambassade des États-Unis en Haïti avait publié une note mettant en garde contre toute modification de la composition du gouvernement en fin de mandat. Washington prévenait qu’une telle démarche, jugée par l’ambassade nulle et non avenue, pourrait compromettre les efforts internationaux visant à atteindre, ce que les USA appellent, un niveau minimal de sécurité et de stabilité dans le pays.
Pour plusieurs conseillers, ce message a été perçu comme une tentative d’ingérence directe dans un processus relevant de la souveraineté institutionnelle haïtienne. En passant outre cette pression, Smith Augustin a confirmé une ligne de fracture désormais assumée au sein de la transition.
Politiquement Fils-Aimé n’est plus Premier ministre
Avec cette signature, les jeux sont faits: Alix-Didier Fils-Aimé n’est techniquement plus Premier ministre. Le CPT devra formaliser sa décision et désigner un chef de gouvernement intérimaire avant la formation d’un exécutif de remplacement, sous peine d’aggraver l’instabilité déjà chronique de l’appareil d’État.
Un débat explosif sur la souveraineté et le pouvoir
La résolution ravive un débat plus ancien: celui de la souveraineté nationale face à l’influence américaine dans les moments charnières de la politique haïtienne. Plusieurs observateurs y voient un tournant majeur, d’autant que le mandat du CPT arrive à échéance le 7 février prochain, laissant planer l’incertitude sur l’après-transition.
Sur le terrain politique, les critiques n’ont pas tardé. Selon le défenseur des droits humains Pierre Espérance, les conseillers signataires, dont Smith Augustin, Louis Gérald Gilles, Leslie Voltaire, Fritz Alphonse Jean et Edgard Leblanc, chercheraient avant tout à s’emparer du pouvoir afin de procéder à des remplacements clés à la tête d’institutions stratégiques telles que la Police nationale d’Haïti (PNH) ou l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). Pierre Espérance a appelé à sécuriser la Villa d’Accueil et à faire barrage à ce qu’il qualifie de tentative de capture institutionnelle.
Les conseillers concernés rejettent quant à eux toute tentative de lecture complotiste et affirment agir dans le cadre strict des prérogatives constitutionnelles du Conseil présidentiel.
En effet, ce bras de fer intervient alors que le pays se rapproche dangereusement de la date butoir du 7 février, prévue pour la fin des mandats issus de l’Accord du 3 avril. Aucune feuille de route consensuelle n’a encore émergé, ni sur la formation d’un nouvel exécutif ni sur l’organisation d’élections, dans un contexte où l’insécurité et la fragmentation institutionnelle compliquent toute anticipation politique.
Jean Mapou / Le Relief

