Par Pierre Josué Agénor Cadet
Les événements du lundi 1er décembre 2025 révèlent une fois de plus l’instabilité chronique et le déficit de souveraineté qui rongent le sommet de l’État haïtien. Alors que tout indiquait que le Premier ministre Fils-Aimé serait écarté après les menaces par des messages whatsapp des diplomates canadien et américain aux différents Conseillers présidenties, il a non seulement participé au Conseil des ministres, mais il a aussi supervisé l’adoption d’un décret électoral clé. Faut-il y voir un acte d’autorité, un simple réflexe de survie ou une manœuvre imposée de l’extérieur ?
À mon sens, ce Conseil des ministres ne signe pas une victoire politique du Premier ministre, mais plutôt une défaite momentanée de ses adversaires, forcés de reculer malheureusement sous la pression de la communauté internationale . Car c’est bien là le cœur du problème : la politique haïtienne donne trop souvent l’impression de se jouer moins à Port-au-Prince qu’à Ottawa ou à Washington.
La mise à l’écart avortée : une reculade, pas un renoncement
Les hostilités contre Fils-Aimé, accusé d’incompétence, ne datent pas d’hier. Depuis des semaines, une faction influente composée de quatre conseillers-présidents agit en coulisses pour provoquer sa chute, animée autant par leur insatisfaction des résultats du gouvernement que par des rivalités de clans. Sa présence au Conseil du 1er décembre n’efface pas ces tensions ; elle les suspend seulement. Les adversaires du Premier ministre n’ont pas renoncé : ils ont peut-être recalculé.
Un décret électoral comme gage de bonne conduite diplomatique
La rapidité avec laquelle le décret électoral fixant les élections au 30 août 2026 a été adopté et publié dans Le Moniteur témoigne d’une urgence qui dépasse l’État haïtien lui-même. Il fallait montrer patte blanche. Il fallait envoyer aux patrons internationaux les signes minimaux d’un CPT qui obéit et d’un pays qui avance.
Mais peut-on avancer vraiment lorsque les décisions majeures sont prises davantage pour apaiser l’étranger que pour répondre aux urgences internes ou locales ? L’adoption rapide, et sous menace, de ce décret électoral illustre une vérité dérangeante : la souveraineté haïtienne reste largement conditionnée.
Fils-Aimé : chef de gouvernement ou chef d’orchestre en mission ?
Le Premier ministre sort de cette journée du lundi 1er décembre ni renforcé ni affaibli : il sort toléré. Toléré pour éviter une crise supplémentaire. Toléré pour éviter d’autres sanctions. Toléré pour maintenir l’illusion d’une continuité institutionnelle. Toléré parce qu’on ne peut pas encore se permettre de le renverser.
Mais combien de temps cette tolérance tiendra-t-elle ?
Et surtout, quelle gouvernance peut émerger d’un cadre où même les décisions vitales sont dictées par la peur de décevoir les partenaires ou les patrons étrangers ?
Le vrai problème : l’État haïtien joue en défense permanente
Ce qui s’est passé le 1er décembre n’est pas un tournant ; c’est un symptôme. Un symptôme d’un État qui ne maîtrise plus son calendrier. Un symptôme d’une classe politique moribonde qui gouverne au lendemain, jamais au long terme. Un symptôme d’un pouvoir obsédé par la survie, non par la vision.
La question du jour n’est donc pas : » Fils-Aimé a-t-il été déjoué la tentative de sa mise à l’écart »? Mais plutôt : » Jusqu’à quand allons-nous tolérer un système qui fonctionne exclusivement sous pression, sans direction, sans ambition, et sans racines souveraines » ?
Le Conseil des ministres du 1er décembre n’a pas déjoué une crise. Il l’a simplement reportée.
Pierre Josué Agénor Cadet

