Par Jean Wesley Pierre
Moyen-Orient, le 2 mars 2026 —
L’escalade militaire entre les États-Unis et l’Iran, après l’assassinat du guide suprême Ali Khamenei, ne menace pas seulement la stabilité du Moyen-Orient. Elle fait planer un risque existentiel sur la Coupe du monde 2026, dont 78 des 104 matchs doivent se dérouler sur le sol américain. Entre précédents historiques, pressions sécuritaires et incertitudes diplomatiques, l’hypothèse d’une annulation ou d’un report n’est plus taboue.
La menace iranienne : un forfait aux conséquences en chaîne
La première fissure est apparue du côté de Téhéran. Mehdi Taj, président de la Fédération iranienne, a ouvertement évoqué un possible retrait :
« Vu ce qui s’est passé aujourd’hui et cette attaque des États-Unis, il est peu probable que nous puissions envisager sereinement la Coupe du monde. »
Une déclaration lourde de sens, alors que l’Iran, placé dans le groupe G avec la Belgique, la Nouvelle-Zélande et l’Égypte, doit disputer ses matchs à Los Angeles et Seattle.
L’argument sécuritaire n’est pas un prétexte. Les récents gels de visas décidés par Donald Trump concernent 75 pays, dont l’Iran, empêchant de fait tout déplacement de supporters iraniens. Dans ce contexte, la participation de la délégation elle-même devient un casse-tête diplomatique.
Le poids des précédents historiques
L’histoire du football rappelle que le sport n’est jamais totalement étanche aux soubresauts du monde. Le précédent le plus frappant reste l’annulation des éditions de 1942 et 1946 en raison de la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, la FIFA avait d’abord espéré maintenir la compétition, avant de se rendre à l’évidence face à l’embrasement planétaire.
D’autres précédents, moins radicaux mais tout aussi éclairants, jalonnent l’histoire : l’exclusion de l’Allemagne et du Japon en 1950 pour leur rôle dans le conflit mondial, la suspension de l’Afrique du Sud durant l’apartheid, ou plus récemment, l’exclusion de la Russie en 2022 après l’invasion de l’Ukraine.
Dans chaque cas, la FIFA a appliqué le principe selon lequel un État agresseur ne peut participer à une compétition censée incarner l’unité des peuples.
L’ironie de la situation actuelle est que les États-Unis, en tant que pays hôte, pourraient théoriquement être sanctionnés pour leur rôle de belligérant. Mais comme le relèvent les observateurs, la proximité entre Gianni Infantino et Donald Trump – ce dernier ayant reçu le « FIFA Peace Prize » lors du tirage au sort – rend une telle sanction hautement improbable.
L’équation sécuritaire : un coût exponentiel
Sur le plan opérationnel, le conflit transforme la Coupe du monde en cible potentielle. Les spécialistes de la sécurité des grands événements anticipent une escalade des coûts : budgets de sécurité revus à la hausse, contrats d’assurance plus onéreux, plans anti-menaces renforcés.
Le fait que Los Angeles abrite l’une des plus importantes communautés iraniennes de la diaspora ajoute une couche de complexité. Chaque match de l’Iran deviendrait un point de crispation potentiel, avec des risques de tensions entre communautés et de débordements politiques.
Les forces de l’ordre américaines devront gérer non seulement le dispositif habituel, mais aussi un contexte géopolitique explosif.
L’impossible unité européenne face au boycott
L’idée d’un boycott généralisé par les nations européennes, évoquée par certains responsables allemands, se heurte à la réalité des intérêts nationaux. Comme l’explique le géopolitologue Pascal Boniface :
« Aujourd’hui, un pays qui boycotte s’auto-inflige une punition. L’envie de participer est de plus en plus grande, la visibilité aussi et personne ne veut s’en priver. »
La position française illustre cette schizophrénie. La (FFF) fédération de football française, par la voix de son président Philippe Diallo, a clairement indiqué qu’« il n’est aucunement question d’un boycott de l’équipe de France ». Pourtant, l’ancien président François Hollande a appelé l’Europe à s’affirmer : « Nous ne pouvons pas laisser les États-Unis décider seuls de l’avenir du Moyen-Orient. »
Une contradiction qui reflète le dilemme des nations européennes, tiraillées entre leurs principes et leur appétit pour le plus grand événement sportif planétaire.
Le scénario d’une annulation : entre hypothèse et précédent
Une annulation pure et simple de la Coupe du monde 2026, bien que jugée improbable par la plupart des experts, ne peut être totalement écartée.
L’extension du conflit à d’autres pays du Golfe – déjà visés par des frappes iraniennes –, la paralysie durable du détroit d’Ormuz, ou une escalade impliquant directement les forces américaines sur le sol iranien créeraient un contexte rendant impossible la tenue d’une « fête du football ».
Le scénario le plus plausible serait plutôt celui d’un tournoi se déroulant sous très haute tension, avec des mesures de sécurité sans précédent, une participation iranienne sous conditions (ou un forfait de dernière minute), et une atmosphère bien éloignée de l’esprit festif habituel.
Le rêve de foot rattrapé par le cauchemar de la guerre
La Coupe du monde 2026 devait être celle de tous les records : 48 équipes, trois pays hôtes, un format inédit. Elle risque d’être celle où le football aura été rattrapé par la realpolitik de la manière la plus brutale.
Comme en 1938, où la compétition s’était déroulée dans une « atmosphère de fin du monde », avec l’Anschluss autrichien et les menaces hitlériennes en toile de fond, l’édition 2026 pourrait entrer dans l’histoire comme celle où le bruit des bombes a étouffé les clameurs des stades. La différence, c’est qu’à l’époque, la guerre n’avait pas encore éclaté. Aujourd’hui, elle est déjà là.
La question n’est plus de savoir si le conflit affectera le Mondial, mais jusqu’où iront ses répercussions. Une chose est certaine : les organisateurs, qui rêvaient de célébrer l’unité par le football, devront d’abord garantir que les stades ne deviennent pas des cibles.
Jean Wesley Pierre / Le Relief

