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Cinq ans après l’assassinat de Jovenel Moïse : la justice américaine avance, la justice haïtienne se tait!

Haiti semble jusqu’ici n’avoir aucune idée de ceux là qui ont assassiné le President Jovenel Moise ! Tête chargée!

Près de cinq ans après l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, deux temporalités judiciaires semblent désormais se faire face. L’une avance, patiemment, dossier après dossier. L’autre paraît suspendue, comme figée dans le silence d’un État qui peine encore à interroger sa propre tragédie.

Aux États-Unis, la justice poursuit son travail. En Haïti, l’enquête semble toujours prisonnière d’une attente interminable. En Floride, la sélection du jury a débuté le 9 mars dans le procès fédéral de quatre hommes accusés d’avoir participé au complot ayant conduit à l’assassinat du chef de l’État haïtien dans la nuit du 7 juillet 2021. Les accusés Arcangel Pretel Ortiz, Antonio Intriago, Walter Veintemilla et James Solages sont poursuivis pour complot visant à enlever ou assassiner le président Moïse, ainsi que pour plusieurs autres chefs d’accusation liés à cette opération. S’ils sont reconnus coupables, ils risquent la prison à vie.

Un cinquième accusé, Christian Sanon, médecin haïtiano-américain présenté par les enquêteurs comme le candidat que certains conspirateurs envisageaient d’installer au pouvoir après le renversement du président Moïse, devait initialement être jugé aux côtés des autres accusés. Son dossier a toutefois été disjoint pour raisons médicales et fera l’objet d’un procès distinct à une date ultérieure.

Depuis l’ouverture de l’enquête américaine, plusieurs responsabilités ont déjà été établies. Cinq personnes impliquées dans le complot ont plaidé coupable et purgent actuellement des peines de prison à perpétuité. Une sixième personne a été condamnée à neuf ans de prison après avoir reconnu avoir fourni des gilets pare-balles aux conspirateurs, tout en affirmant ne pas avoir été informée du projet d’assassinat.

Les documents judiciaires américains indiquent également que le sud de la Floride aurait servi de centre de planification et de financement de l’opération. Plusieurs réunions y auraient été organisées afin de préparer le renversement du président haïtien et de discuter de la formation d’un nouveau pouvoir politique favorable aux intérêts des conspirateurs. Selon les enquêteurs, certains accords prévoyaient même l’attribution de contrats dans les domaines des infrastructures, de la sécurité et de l’équipement militaire.

Ainsi, au fil des audiences, la justice américaine reconstitue méthodiquement la mécanique d’un crime qui a bouleversé l’histoire récente d’Haïti. Pendant ce temps, au pays même où le crime a été commis, le tableau offre un contraste saisissant.

L’enquête locale demeure paralysée par une combinaison de facteurs : l’insécurité généralisée, les menaces contre les magistrats, la fragilité des institutions et l’effondrement progressif du système judiciaire.

Pourtant, la question des moyens ne peut être totalement écartée. Le budget national 2025-2026 prévoit environ 42 milliards de gourdes pour le ministère de la Justice et de la Sécurité publique, soit près de 12 % du budget national. Dans un État fonctionnel, une telle allocation devrait permettre de conduire des enquêtes complexes, de protéger les magistrats et de garantir le fonctionnement normal des institutions judiciaires.

Mais le problème semble dépasser la seule question financière.
Il touche à quelque chose de plus profond : la capacité réelle de l’État haïtien à produire de la vérité. Car l’assassinat d’un chef d’État n’est jamais un crime ordinaire.
C’est une épreuve institutionnelle.

Il met à nu les fragilités d’un système politique, teste la solidité des institutions et mesure la capacité d’un pays à défendre l’État de droit.

Dans de nombreuses démocraties, un tel événement provoque un sursaut : commissions d’enquête, mobilisation judiciaire, recherche obstinée de la vérité. La justice devient alors le lieu où une nation tente de se relever.

En Haïti, au contraire, le temps semble avoir installé une forme d’attente silencieuse. Certains expliquent cette paralysie par l’état du système carcéral : prisons attaquées, établissements détruits ou abandonnés, difficultés à assurer la détention des suspects. Mais cette explication suffit-elle réellement ?

Car même les informations les plus élémentaires restent incertaines. Le pays ne dispose toujours pas d’un bilan précis du nombre exact de prisonniers évadés lors des attaques contre les établissements pénitentiaires. Un État qui ne peut pas dire combien de détenus ont disparu de ses prisons peine déjà à mesurer l’étendue de sa propre crise.

Or la justice ne se réduit pas à des murs de prison. Elle est d’abord une volonté. Une volonté de rechercher la vérité, de nommer les responsabilités et de protéger la mémoire collective d’un peuple.

L’histoire enseigne une leçon simple : ce ne sont pas seulement les budgets, les armes ou les infrastructures qui élèvent une nation. Ce sont ses institutions et surtout sa justice. Là où la justice parle, la vérité éclaire l’avenir.
Là où elle agit, la responsabilité fonde la confiance.

Mais là où elle se tait, l’impunité finit toujours par gouverner. Et c’est peut-être là que se trouve la véritable tragédie.

Car pendant qu’à Miami des jurés s’apprêtent à écouter les détails d’un complot conçu dans l’ombre, Port-au-Prince continue d’habiter un silence lourd, comme si le temps lui-même hésitait à avancer.

Or un peuple ne peut vivre indéfiniment dans les marges de son propre drame. Car lorsqu’un président est assassiné et que la vérité tarde à surgir, ce n’est pas seulement une enquête qui s’enlise : c’est la mémoire d’un pays qui se trouble.

Et lorsqu’une nation cesse de chercher la vérité sur son propre destin, elle finit toujours par laisser l’histoire s’écrire ailleurs.

Et rarement en sa faveur.

Yves Lafortune, Miami le 10/03/2026

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